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PROLOGUE
Ecoute, O mon fils, les préceptes du maître, et incline l'oreille de ton coeur. Reçois volontiers l'avertissement d'un père plein de tendresse, et accomplis-le efficacement, afin que le labeur de l'obéissance te ramène à celui dont t'avait éloigné la lâcheté de la désobéissance. A toi donc s'adresse en ce moment ma parole, qui que tu sois, qui, renonçant à tes propres volontés pour militer sous le vrai roi, le Seigneur Jésus-Christ, prends en main les puissantes et glorieuses armes de l'obéissance. Et d'abord, quelque bien que tu entreprennes, demande-lui par une très instante prière qu'il le mène à bonne fin; en sorte que lui qui a daigné nous compter parmi ses fils n'ait pas un jour à s'attrister de nos mauvaises actions. Il nous faut donc lui obéir en tous temps, à l'aide des biens qu'il a mis en nous, afin que non seulement le père irrité n'ait pas à déshériter un jour ses enfants, mais que le maître redoutable, provoqué par nos mauvaises actions, n'ait pas à nous livrer à la peine éternelle, comme de très méchants serviteurs qui n'auraient pas voulu le suivre à la gloire. Levons-nous donc enfin à cette exhortation de l'Ecriture, qui nous dit : "Voici l'heure pour nous de sortir du sommeil." Les yeux ouverts à la lumière déifique et les oreilles attentives, écoutons cet avertissement divin que nous adresse chaque jour la voie qui nous crie : " Aujourd'hui, si vous entendez sa voix, n'allez pas endurcir vos coeurs." Et encore : "Que celui qui a des oreilles pour entendre, écoute ce que l'Esprit dit aux Eglises." Et que dit-il? "Venez, mes fils, écoutez-moi : je vous enseignerai la crainte du Seigneur. Courez, pendant que vous avez la lumière de vie, de peur que les ténèbres de la mort ne vous saisissent." Et le Seigneur, cherchant son ouvrier dans la multitude du peuple auquel il fait entendre ce cri, dit encore: " Quel est l'homme qui veut la vie, et désire voir des jours heureux? "Que si, à cette parole tu réponds : "C'est moi", Dieu te dit alors: "Si tu veux avoir la vie, garde ta langue du mal et que tes lèvres ne profèrent pas de paroles trompeuses. Détourne toi du mal et fais le bien; cherche la paix et poursuis la. Et lorsque vous aurez fini ces choses, mes yeux seront sur vous et mes oreilles attentives à vos prières, et avant même que vous m'invoquiez, je dirai: Me voici. " Quoi de plus doux pour nous, frères très chers, que cette voix du Seigneur qui nous invite? Voici que, dans sa bonté, le Seigneur lui-même nous montre le chemin de la vie. Nos reins étant donc ceints de la foi et de l'observance des bonnes oeuvres, et nos pieds chaussés pour suivre l'Evangile, marchons dans ses sentiers, afin que nous méritions de voir dans son royaume celui qui nous a appelés. Si nous voulons habiter dans le tabernacle de ce royaume, il y faut courir par les bonnes oeuvres sans lesquelles on n'y parvient pas. Mais si nous interrogeons le Seigneur avec le prophète, lui disant :"Seigneur, qui habitera dans votre tabernacle? Qui reposera sur votre montagne sainte?" après cette demande, mes frères, écoutons le Seigneur qui répond et nous indique la voie à suivre, disant : "C'est celui qui marche sans tache et opère la justice, celui qui dit la vérité du fond de son coeur, qui n'a pas employé sa langue à la tromperie, qui n'a point fait de mal à son prochain, ni accueilli des discours injurieux contre lui. " C'est celui qui, conseillé par l'esprit mauvais, le repousse, lui et son conseil, loin des regards de son coeur, le met à néant, saisit les premiers rejetons de la pensée diabolique et les brise contre le Christ. Ce sont ceux qui, craignant le Seigneur, ne s'élèvent pas de leur bonne observance, et persuadés que le bien qui se trouve en eux ne vient pas de leur pouvoir, mais est accompli par le Seigneur, le glorifient opérant en eux, et disent avec le Prophète : " Non pas à nous, Seigneur, non pas à nous, mais à votre Nom donnez la gloire. " De même aussi, l'Apôtre Paul ne s'est rien attribué à lui-même du succès de sa prédication, car il a dit : "C' est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis." Ailleurs il dit encore: "Que celui qui se glorifie, se glorifie dans le Seigneur."
De là vient que le Seigneur dit dans l'Evangile : "Celui qui écoute mes paroles et les accomplit, je le comparerai à l'homme sage qui a bâti sa maison sur la pierre. Les fleuves ont débordé, les vents ont soufflé et se sont déchaînés contre cette maison; mais elle n'est pas tombée, car elle était fondée sur la pierre." Pour achever, le Seigneur attend toujours que nous répondions par nos oeuvres à ses saintes leçons. C'est pour l'amendement de nos péchés que les jours de cette vie nous sont prolongés comme une trêve, ainsi que dit l'apôtre : "Ignores-tu que la patience de Dieu te ménage pénitence?" Car notre miséricordieux Seigneur dit aussi : "Je ne veux pas la mort du pécheur, mais qu'il se convertisse et qu'il vive." Lors donc, mes frères, que nous avons interrogé le Seigneur sur celui qui habitera dans son tabernacle, nous avons entendu le commandement imposé à celui qui veut y habiter; c'est donc en remplissant le devoir qui procure cette heureuse habitation, que nous deviendrons héritiers du royaume des cieux. Il nous faut donc préparer nos coeurs et nos corps à combattre pour la sainte obéissance des divins commandements; et quand à ce que la nature en nous trouverait moins facile, prions le Seigneur d'ordonner à sa grâce de nous fournir le secours. Et si nous voulons fuir les peines de l'enfer et parvenir à la vie éternelle, tandis qu'il est temps encore, et que, demeurant en ce corps, nous pouvons à la lumière de cette vie accomplir toutes ces choses, il nous faut courir et agir d'une façon qui nous profite pour l'éternité. Nous allons donc constituer une école où l'on apprenne le service du Seigneur. En l'instituant nous espérons n'y rien établir de rigoureux, ni rien de trop pénible. Néanmoins, si, conformément à la règle de l'équité, pour l'amendement des vices et pour la conservation de la charité, nous allons jusqu'à un peu de rigueur, garde toi de fuir, sous une émotion de terreur, la voie du salut, dont l'entrée est toujours étroite; car à mesure que l'on avance dans la bonne vie et dans la foi, le coeur se dilate et l'on se met à courir la voie des préceptes de Dieu avec une inéffable douceur d'amour; en sorte que, ne nous écartant jamais de l'enseignement de ce Maître souverain, et en persévérant en sa doctrine dans le monastère jusqu'à la mort, nous prenions part aux souffrances du Christ par la patience, afin de mériter d'avoir aussi part à son royaume.
CHAPITRE I : Des diverses espèces de moines
Il est manifeste qu'il y a quatre espèces de moines. La première est celle des cénobites, c'est à dire ceux qui demeurent dans les monastères, militant sous une règle et sous un abbé. La deuxième est celle des anachorètes ou ermites, c'est à dire ceux qui, n'étant plus dans la ferveur d'une conversion récente, mais ayant subi la longue épreuve du monastère, ont appris, avec l'aide de plusieurs, à combattre contre le diable, et qui, aguerris dans les rangs de leurs frères pour les combats singuliers du désert, et assez ferme pour se passer de l'assistance d'autrui, sont devenus capables, moyennant le secours de Dieu, de soutenir avec leur seule main et leur seul bras la lutte contre les vices de la chair et des pensées. La troisième espèce de moines, laquelle est détestable, est celle des sarabaïtes. Ce sont des hommes qui, n'étant astreints à aucune règle, et n'ayant point été éprouvés sous la direction d'un maître comme l'or dans la fournaise, mais plutôt amollis comme le plomb, annoncent par leurs oeuvres qu'ils gardent leur foi au siècle et mentent à Dieu par leur tonsure. On les voit se renfermer sans pasteur deux ou trois ensemble, même seuls, non point dans les bergeries du Seigneur, mais dans leur propre bercail. Ils n'ont d'autres lois que la satisfaction de leurs désirs; car tout ce qu'ils pensent ou préfèrent, ils le tiennent pour saint, et tout ce qui ne leur plaît pas, ils le regardent comme illicite. La quatrième espèce de moines est de ceux qu'on appelle gyrovagues, lesquels passent toute leur vie à courir de province en province, restant trois ou quatre jours en chaque monastère, sans cesse errants, jamais stables, esclaves de leurs passions et adonnés aux plaisirs de la bouche, enfin, pires en toutes choses que les sarabaïtes. Mais il vaut mieux se taire sur la misérable conduite de ces moines que d'en parler davantage. Omettant donc les uns et les autres, occupons-nous, avec l'aide du Seigneur, à régler la plus forte espèce de moines, celles des cénobites.
CHAPITRE II : Ce que doit être l'abbé
L'abbé qui aura été jugé digne de gouverner le monastère doit se souvenir sans cesse du nom qu'on lui donne, et réaliser dans ses actions le titre de supérieur. En effet, il est réputé tenir dans le monastère la place du Christ, comme il en porte le titre, d'après ces paroles de l'Apôtre : "Vous avez reçu l'esprit de l'adoption des enfants, par lequel nous crions : Abba, c'est à dire Père." L'abbé ne doit donc rien enseigner, rien établir ou prescrire qui soit contraire aux préceptes du Seigneur; ce que Dieu ne permette pas! mais ses ordonnances, ses enseignements doivent se répandre dans les âmes de ses disciples comme le levain de la divine justice. L'abbé doit se souvenir toujours qu'au redoutable jugement de Dieu, il sera fait un examen sur deux points, savoir : sur son enseignement et sur l'obéissance de ses disciples. Qu'il sache que l'on imputera au pasteur, comme faute, tout ce que le père de famille trouvera de mécompte dans ses brebis. Alors seulement il sera en assurance, s'il a donné tous ses soins de pasteur à un troupeau turbulent et indocile, et s'il a employé toute sa sollicitude à guérir leurs actions maladives, en sorte que, pleinement justifié au jugement du Seigneur, ce pasteur puisse dire au Seigneur avec le Prophète : "Je n'ai point caché votre justice dans mon coeur, j'ai annoncé votre vérité et votre salut; mais ils n'en ont fait aucun cas, et ils m'ont méprisé." Alors les brebis qui ont résisté à tous ses soins auront pour peine la mort qui fondra sur elles.
Lors donc que quelqu'un a reçu le nom d'abbé, il doit distribuer la doctrine à ses disciples en deux manières : leur montrant tout ce qui est bon et saint par ses oeuvres plus encore que par ses paroles, en sorte qu'à ses disciples qui ont de l'intelligence, il intime de vive voix les commandements du Seigneur, et qu'à ceux qui ont le coeur dur ou qui sont plus bornés, il manifeste par ses oeuvres les préceptes divins. C'est aussi par ses actions qu'il doit apprendre à ses disciples à éviter ce qui est contraire à la loi de Dieu, "de peur qu'après avoir prêché aux autres il ne soit lui-même réprouvé" et que Dieu ne lui dise un jour, à cause de ses péchés : "Pourquoi annonçais-tu mes justices? Pourquoi déclarais-tu mon alliance par ta bouche, toi qui haïssais le joug des préceptes et qui rejetais derrière toi mes paroles?" Et encore : "Toi qui voyais une paille dans l'oeil de ton frère et n'apercevais pas la poutre dans le tien." Que l'abbé ne fasse point acceptation des personnes dans le monastère. Que l'un ne soit pas plus aimé de lui que l'autre, si ce n'est celui qu'il reconnaîtra plus avancé dans les bonnes oeuvres et l'obéissance. Qu'on ne préfère pas l'homme libre à celui qui sera venu d'une condition servile, à moins qu'il n'y ait à cela une cause raisonnable. Que si, pour un motif d'équité, il semble à l'abbé qu'il doit faire cette distinction, qu'il en use ainsi à l'égard de chacun, de quelque rang qu'il soit : sinon, que chaque frère garde sa place; car, libres ou esclaves, nous sommes tous un dans le Christ, et nous faisons le même service dans la milice du même Seigneur, parce qu'"il n'y a pas acceptation de personnes auprès de Dieu."Le seul côté par lequel nous sommes distingués par lui, c'est lorsqu'il nous trouve préférables aux autres dans les bonnes oeuvres et dans l'humilité. Que l'abbé ait donc une égale charité pour tous, et que la règle de sa conduite envers tous procède du mérite de chacun. Dans ses enseignements, l'abbé doit suivre la forme donnée par l'Apôtre dans ces paroles : "Reprends, supplie, menace." Ainsi, il doit varier sa manière d'agir selon les moments et les circonstances, joignant les caresses aux menaces, montrant tantôt la sévérité d'un maître, et tantôt la tendresse d'un père. Ainsi encore,il doit reprendre plus durement ceux qui sont indisciplinés et turbulents, tandis qu'il lui suffira d'exhorter à faire de nouveaux progrès ceux qui sont dociles, doux et patients. Quant à ceux qui sont négligents ou dédaigneux, nous l'avertissons de les réprimander et de les corriger. Qu'il ne dissimule point les fautes des délinquants; mais qu'il s'applique, autant qu'il est en lui, à les détruire jusqu'à la racine, dès qu'elles commencent à paraître, se souvenant du malheur d'Héli, grand-prêtre de Silo. Quand à ceux qui sont délicats et capables d'intelligence, il suffira qu'il les reprenne une fois ou deux par des admonitions, mais ceux qui sont mauvais et durs de coeur, superbes et désobéissants, il les réprimera par les verges et autres châtiments corporels, dès qu'ils commencent à mal faire, se souvenant qu'il est écrit : "Celui qui est dépravé ne se corrige pas par des paroles." Et : "Châtie ton fils avec la verge, et tu délivreras son âme de la mort." L'abbé doit sans cesse se souvenir du nom qu'il porte, et songer qu'il est exigé davantage de celui à qui il a été plus donné. Qu'il considère aussi combien est difficile et ardue la charge qu'il a reçue de conduire les âmes, et de s'accommoder aux exigences de caractères variés. L'un a besoin d'être conduit par des caresses, un autre par des réprimandes, tel autre par la persuasion. Il doit donc se proportionner et s'adapter aux dispositions et à l'intelligence de chacun, en sorte que non seulement il ne souffre pas de dommage dans le troupeau qui lui est confié, mais qu'il ait à se réjouir dans l'accroissement de ce troupeau rendu fidèle. Avant tout, qu'il se garde de négliger ou de compter pour peu de chose le salut des âmes qui lui sont confiées, donnant plus de soin aux choses passagères, terrestres et caduques; mais qu'il considère toujours que ce sont des âmes qu'il a reçues à conduire et qu'il en doit rendre compte. Qu'il n'allègue pas l'insuffisance des ressources du monastère, se souvenant qu'il est écrit : "Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera surajouté." Et ailleurs : "Rien ne manque jamais à ceux qui craignent Dieu." Qu'il sache donc bien que ce sont des âmes dont il a pris la conduite, et qu'il se prépare à en rendre compte. Quel que soit le nombre des frères confiés à ses soins, qu'il tienne pour certain qu'au jour du jugement il devra rendre compte au Seigneur de toutes ces âmes, et, de plus, sans nul doute, de la sienne propre. Vivant ainsi dans l'appréhension continuelle de l'examen qui fera le pasteur sur les brebis qu'il lui a confiées, ce compte qu'il doit rendre d'autrui le rendra plus soigneux en ce qui le concerne personnellement, et, tandis qu'il procurera l'amendement des autres par ses instructions, il arrivera à se corriger lui-même de ses propres défauts.
CHAPITRE III : De la convocation des frères en conseil
Toutes les fois qu'il y aura, dans le monastère, quelque affaire importante à traiter, l'abbé convoquera toute la communauté, puis il exposera lui-même ce dont il s'agit. Après qu'il aura entendu l'avis des frères, il examinera la chose en lui-même, et fera ensuite ce qu'il aura jugé le plus utile. Or, si nous avons réglé que tous doivent être appelés en conseil, c'est que souvent le Seigneur révèle au plus jeune ce qu'il y a de mieux à faire. Les frères donneront leur avis en toute humilité et soumission, en sorte qu'ils n'aient pas la présomption de soutenir avec arrogance leur manière de voir; mais il dépendra de l'abbé de prendre le parti qu'il jugera le plus salutaire, et tous devront se soumettre. Mais de même, qu'il est juste que les disciples obéissent au maître, il faut aussi que le maître dispose toute chose avec prévoyance et équité. Que tous suivent donc la Règle en tout comme la maîtresse, et que personne n'ait la témérité de s'en écarter. Que nul dans le monastère ne suive la volonté de son propre coeur, ni n'ait la présomption de contester insolemment avec son abbé, soit à l'intérieur du monastère, soit au dehors. Si quelqu'un tombait dans cet excès, qu'il soit soumis à la discipline régulière. En même temps, l'abbé doit faire toute chose avec crainte de Dieu et conformément à la Règle,sachant que, sans aucun doute, il devra rendre compte de tous ses jugements à Dieu, qui est un juge souverainement équitable. Quant aux affaires de moindre importance pour l'utilité du monastère, l'abbé prendra conseil des anciens seulement, ainsi qu'il est écrit : "Fais toute chose avec conseil, et après l'avoir fait, tu n'auras pas de regret."
CHAPITRE IV : Quels sont les instruments des bonnes oeuvres
En premier lieu, avant tout, aimer le Seigneur Dieu de tout son coeur, de toute son âme, de toute sa force. Ensuite le prochain comme soi-même. Ensuite ne point tuer. Ne point commettre d'adultère. Ne point faire de vol. Ne point convoiter. Ne point porter faux témoignages. Honorer tous les hommes. Et ne pas faire à autrui ce qu'on ne voudrait pas être fait à soi-même. Se renoncer soi-même pour suivre le Christ. Châtier son corps. Ne point rechercher les délices. Aimer le jeûne. Soulager les pauvres. Vêtir celui qui est nu. Visiter les malades. Ensevelir les morts. Secourir ceux qui sont dans la tribulation. Consoler les affligés. S'éloigner des manières du siècle Ne rien préférer à l'amour du Christ.
Ne point satisfaire sa colère. Ne pas se réserver un temps pour la vengeance. Ne pas avoir la fausseté dans le coeur. Ne point donner une paix simulée. Ne point se départir de la charité. Ne point jurer, de peur de se parjurer. Dire la vérité de coeur comme de bouche. Ne point rendre le mal pour le mal Ne faire injustice à personne, mais supporter patiemment celle qu'on nous fait. Aimer ses ennemis. Ne point maudire ceux qui nous maudissent, mais plutôt bénir. Soutenir persécution pour la justice. Ne pas être superbe. Ni adonné au vin. Ni grand mangeur. Ni somnolent. Ni paresseux. Ni murmurateur. Ni détracteur. Mettre en Dieu son espérance. Ce que l'on verra de bon en soi, le rapporter à Dieu, non à soi-même. Quant au mal, comprendre toujours qu'on l'a fait soi-même et le réputer sien. Craindre le jour du jugement Avoir frayeur de l'enfer. Désirer la vie éternelle de toute l'ardeur de son âme. Avoir tous les jours la mort présente devant les yeux. Veiller à toute heure sur les actions de sa vie. En tout lieu, tenir pour certain que Dieu nous voit. Quant aux pensées mauvaises qui adviennent à l'âme, les briser aussitôt contre le Christ, et les manifester au père spirituel. Garder sa bouche de tout propos mauvais ou pernicieux. Ne pas aimer à beaucoup parler. Ne pas dire de paroles vaines ou qui ne portent qu'à rire. Ne pas aimer le rire trop fréquent ou trop bruyant. Entendre volontiers les lectures saintes Vaquer fréquemment à la prière. Confesser chaque jour à Dieu dans la prière, avec larmes et gémissements, ses fautes passées, en mettant d'ailleurs ses soins à se corriger du mal en lui- même. Ne pas accomplir les désirs de la chair. Haïr sa volonté propre. Obéir en tout aux préceptes de l'abbé, lors même (A Dieu ne plaise!) qu'il agirait autrement, se souvenant de ce commandement du Seigneur : "Ce qu'ils disent faites-le; mais ce qu'ils font, gardez-vous de le faire. Ne pas vouloir être appelé saint avant de l'être, mais l'être d'abord, en sorte qu'on le dise avec plus de vérité. Accomplir chaque jour par ses oeuvres les préceptes de Dieu. Aimer la chasteté. Ne haïr personne. N'avoir ni jalousie ni envie. Ne pas aimer à contester. Fuir l'élèvement du coeur. Respecter les anciens. Aimer les plus jeunes. Prier pour ses ennemis dans l'amour de Jésus-Christ. Se remettre en paix avant le coucher du soleil avec ses contradicteurs. Et ne jamais désespérer de la miséricorde de Dieu. Voilà quels sont les instruments de l'art spirituel. Si nous en faisons un usage constant le jour et la nuit, et qu'au jour du jugement nous les représentons, notre récompense de la part du Seigneur sera celle qu'il a promise, et dont il est écrit : "Ni l'oeil n'a vu, ni l'oreille n'a entendu, ni le coeur de l'homme n'a connu ce que Dieu a préparé pour ceux qui l'aiment. Or, l'atelier où nous devons travailler diligemment à l'aide de ces instruments, c'est le cloître du monastère, avec la stabilité dans la communauté.
CHAPITRE V : De l'obéissance
Le premier degré de l'humilité est l'obéissance accomplie sans retard. Elle est propre à ceux qui, n'ayant rien de plus cher que le Christ, mus par la pensée du service sacré qu'ils ont voué, par la crainte de l'enfer et par le désir de la gloire de l'éternelle vie, dès que le supérieur a commandé quelque chose, comme si Dieu lui-même avait donné l'ordre, ne sauraient souffrir de délai dans l'éxécution. C'est d'eux que le Seigneur a dit : "Dès que son oreille a entendu, il m'a obéi." Et il dit encore à ceux qui enseignent : "Celui qui vous écoute, m'écoute." Ceux donc qui sont ainsi, abandonnant aussitôt leurs occupations et renonçant à leur volonté propre, quittent ce qu'ils tenaient à la main et laissent inachevé ce qu'ils faisaient; et on les voit suivre d'un pied si prompt la voix du commandement, que, dans l'empressement qu'inspire la crainte de Dieu, il n'y a pas d'intervalle entre l'ordre du supérieur et l'action du disciple, les deux choses s'accomplissant au même moment. Ainsi agissent ceux qui sont pressés de monter à la vie éternelle. C'est pour ce motif que ceux-là ont saisi la voie étroite de laquelle le Seigneur a dit : "Etroite est la voie qui conduit à la vie." C'est ainsi que, ne vivant plus à leur gré, n'obéissant plus à leurs désirs et à leurs satisfactions, mais marchant au jugement et au commandement d'autrui, ils ne souhaitent autre chose, en se retirant dans les monastères, que de s'assujettir à un abbé. Sans nul doute, ce sont ceux-là qui accomplissent la sentance du Seigneur, quand il dit : "Je ne suis pas venu faire ma volonté, mais la volonté de celui qui m'a envoyé."
Mais cette même obéissance ne sera agréable à Dieu et douce aux hommes qu'autant que ce qui est commandé sera exécuté sans hésitation, sans retard, sans tiédeur, sans murmure et sans aucune parole de résistance; parce que l'obéissance qu'on rend aux supérieurs se rapporte à Dieu; car il a dit lui-même : "Qui vous écoute, m'écoute." Et il faut que les disciples rendent obéissance de bon coeur car "Dieu aime celui qui donne avec joie". Car si le disciple se soumet de mauvaise grâce et s'il murmure, non seulement de bouche, mais même seulement dans son coeur, quand bien même il accomplirait l'ordre qu'il a reçu, son oeuvre ne sera pas agréée de Dieu, qui voit dans son coeur le murmure; et loin d'obtenir aucune grâce pour une telle conduite, il encourra plutôt la peine des murmurateurs, s'il ne se corrige et s'il ne fait réparation.
CHAPITRE VI : Du silence
Faisons ce que dit le prophète : "J'ai dit : j'observerai mes voies, afin de ne point pécher par ma langue. J'ai placé une garde à ma bouche; je suis devenu muet, je me suis humilié et j'ai gardé le silence même sur les choses bonnes." Si le prophète nous enseigne ici que la pratique du silence doit parfois nous retenir à l'endroit des bons discours, comment bien plus la peine qui suit le péché doit-elle nous faire éviter les paroles mauvaises! Ainsi, même sur les matières bonnes, saintes et propres à édifier, attendu l'importance du silence, on ne devra accorder que rarement, aux disciples parfaits, la permission d'avoir ensemble des entretiens, car il est dit : "Tu n'éviteras pas le péché, en parlant beaucoup." Et ailleurs : "La mort et la vie sont au pouvoir de la langue." C'est donc au maître qu'il convient de parler et d'instruire : se taire et écouter sied au disciple. Et c'est pourquoi, si l'on a quelque chose à demander au supérieur, on le fera en toute humilité, soumission et révérence pour éviter de parler plus qu'il ne convient. Quant aux bouffonneries, aux paroles oiseuses et qui ne sont bonnes qu'à provoquer le rire, nous les condamnons à tout jamais et en tout lieu, et nous ne permettons pas au disciple d'ouvrir la bouche pour de tels discours.
CHAPITRE VII : De l'humilité
La divine écriture, mes frères, nous fait entendre ce cri : "Quiconque s'élève sera humilié, et celui qui s'humilie sera exalté." En nous parlant ainsi, elle nous montre que tout élèvement est un genre d'orgueil, contre lequel le prophète nous apprend qu'il se tient en garde, lorsqu'il dit : Seigneur, mon coeur ne s'est point exalté, et mes yeux ne se sont point élevés; je n'ai point marché dans les voies prétentieuses, ni recherché des merveilles au-dessus de moi." Mais comment a-t-il agi? "Si je n'ai pas eu d'humbles sentiments, si j'ai exalté mon âme, traitez-moi comme l'enfant qu'on enlève du sein de sa mère." Si donc, mes frères, nous voulons atteindre le sommet de la suprême humilité, et parvenir promptement à cette élévation céleste où l'on monte par l'humilité de la vie présente, il nous faut, par les degrés ascendants de nos oeuvres, dresser cette échelle qui apparut à Jacob durant son sommeil, et par laquelle il voyait des anges descendre et monter. Cette descente et cette montée signifient pour nous, sans aucun doute, que l'on descend par l'élèvement et que l'on monte par l'humilité. Cette échelle ainsi dressée, c'est notre vie en ce monde, que le Seigneur élève jusqu'au ciel, si notre coeur s'humilie. Les deux montants de cette échelle sont, selon nous, notre corps et notre âme; et la grâce divine qui nous a appelés y a disposé divers échelons d'humilité et de vie régulière qu'il nous faut monter.
Ainsi donc, le premier degré d'humilité, c'est la crainte de Dieu qu'un moine doit avoir constamment devant les yeux, se gardant sans cesse de l'oublier. Il lui faut se souvenir toujours de toutes les choses que Dieu a commandées, et repasser souvent dans son esprit l'enfer dans lequel tombent pour leurs péchés ceux qui méprisent Dieu, et la vie éternelle qui est préparée pour ceux qui le craignent. Ainsi, il se préservera à toute heure des vices et péchés de la pensée, de la langue, des yeux, des mains, des pieds et de la volonté propre, empressé qu'il sera à retrancher les inclinations de la chair. L'homme doit être persuadé que Dieu le considère du haut du ciel continuellement et à toute heure; qu'en tout lieu ses actions se passent sous les yeux de la Divinité, et sont rapportées à Dieu par les anges à tout moment. C'est ce que le prophète nous a fait entendre, lorsqu'il nous montre Dieu toujours présent à nos pensées quand il dit : "Dieu scrute les reins et les coeurs." Et encore : "Le Seigneur connaît les pensées des hommes, il sait qu'elles sont vaines." Et ailleurs il dit : "Vous avez compris de loin mes pensées." Et encore : "La pensée de l'homme vous sera découverte." Le frère vraiment humble doit donc se dire sans cesse en son coeur, s'il veut être en garde sur ses pensées perverses : "Je serai sans tâches devant Dieu, si je me garde de mon iniquité." Pour ce qui est de la volonté propre, l'Ecriture nous défend de la suivre, lorsqu'elle nous dit : "Détourne-toi de tes volontés." Et de plus, dans l'Oraison dominicale, nous demandons à Dieu que sa volonté soit faite en nous. C'est donc avec raison que nous sommes avertis de ne pas faire notre volonté, puisque par là nous évitons le danger que la sainte Ecriture nous signale, quand elle dit : "Il est des voies qui semblent droites aux hommes, et qui à la fin aboutissent au fond de l'enfer." Par là aussi nous nous préservons de ce qui est écrit au sujet des négligents : "Ils se sont corrompus, et ils se sont rendus abominables dans leurs volontés." Quand au désir de la chair, croyons que Dieu nous surveille sans cesse; car le prophète dit au Seigneur : "Devant vous sont tous mes désirs." Il faut donc se garder du désir mauvais; car la mort est placée à l'entrée même du plaisir. De là vient que l'Ecriture nous fait ce commandement : "Ne marche pas à la suite de tes convoitises." Si donc les yeux du Seigneur considèrent les bons et les méchants, si, du haut du ciel, le Seigneur regarde constamment les enfants des hommes, afin de voir "s'il est quelqu'un qui ait l'intelligence et qui cherche Dieu"; si enfin les anges commis à notre garde rapportent jour et nuit nos oeuvres au Seigneur qui nous a créés, il nous faut , mes frères, veiller à toute heure, de peur que, comme dit le Prophète dans le Psaume, Dieu ne nous surprenne à quelques moments où nous nous abandonnerions au mal et nous rendrions inutile, en sorte que, s'il usait d'indulgence pour le moment, parce qu'il est bon et qu'il attend que nous devenions meilleurs, il aurait à nous dire plus tard : "Tu as fait cela, et je me suis tu. Le second degré d'humilité consiste à ne point aimer sa volonté propre et à ne pas mettre son contentement dans l'accomplissement de ses désirs; mais plutôt à imiter dans ses actions cette parole du Seigneur, qui a dit :"Je ne suis pas venu faire ma volonté, mais la volonté de Celui qui m'a envoyé." Et l'Ecriture dit encore : "C'est la volonté qui encourt la peine; mais la contrainte procure la couronne." Le troisième degré d'humilité est de se soumettre pour l'amour de Dieu en toute obéissance aux supérieurs, imitant le Seigneur, dont l'Apôtre dit : "Il a été obéissant jusqu'à la mort." Le quatrième degré d'humilité consiste à embrasser la patience, gardant le silence dans l'exercice de l'obéissance, dans les choses dures et les contrariétés, au milieu même de toutes sortes d'injures, supportant tout sans se lasser ni reculer, car l'Ecriture dit : "Qui persévérera jusqu'à la fin, celui-là sera sauvé." Et encore : "Que ton coeur s'affermisse et sache attendre le Seigneur." Et pour nous montrer que le serviteur fidèle doit souffrir pour le Seigneur toutes choses, même celles qui sont répugnantes, l'Ecriture dit en la personne de ceux qui souffrent : "C'est pour vous Seigneur, que nous sommes livrés à la mort durant tout le jour : nous sommes considérés comme des brebis destinées à la boucherie." Et assurés sur l'espoir de la récompense divine, ils ajoutent avec joie ces paroles : "Mais en toutes choses nous remportons la victoire, à cause de celui qui nous a aimés." Et l'Ecriture dit encore dans un autre endroit : "O Dieu! vous nous avez éprouvés; vous nous avez fait passer par le feu comme l'argent qu'on fait passer au creuset; vous nous avez fait tomber dans le filet, et vous avez amassé les tribulations sur nos épaules." Et pour nous apprendre que nous devons être sous un supérieur, elle ajoute ces paroles : "Vous avez imposé des hommes sur nos têtes." Mais, de plus, accomplissant par la patience dans les adversités et les injures le précepte du Seigneur, s'ils sont frappés sur une joue, ils présentent l'autre; si on leur enlève leur tunique, ils abandonnent leur manteau; si on les contraint de faire un mille, ils en font deux. Avec l'apôtre Paul, ils supportent les faux frères et la persécution, et ils bénissent ceux qui les maudissent. Le cinquième degré d'humilité est de découvrir à son abbé, par une humble confession, toutes les pensées mauvaises qui se présentent à l'âme, et les fautes que l'on aurait commises secrètement. L'écriture nous y exhorte, lorsqu'elle dit : "Découvre ta voie au Seigneur, et espère en lui." Elle dit encore : "Confessez-vous au Seigneur; car il est bon et sa miséricorde est à jamais." Et de même le Prophète : "Je vous ai fait connaître mon péché et je n'ai pas couvert mon injustice. J'ai dit : Je déclarerai contre moi mes injustices au Seigneur, et vous avez pardonné l'impiété de mon coeur." Le sixième degré d'humilité est si un moine se trouve content dans tout abaissement et extrémité, et si en tout ce qui lui est enjoint, il se considère comme un mauvais et indigne ouvrier, disant avec le Prophète : "Je suis réduit à rien, je ne sais rien; je suis devant vous comme une bête de somme; mais je suis toujours avec vous." Le septième degré d'humilité consiste, non pas seulement à se dire de bouche le dernier et le plus vil de tous, mais aussi à le croire dans le plus intime sentiment de son coeur, s'humiliant et disant avec le Prophète : "Pour moi, je suis un vermisseau, et non un homme; je suis l'opprobre des hommes et le rebut du peuple. Après avoir été élevé, j'ai été humilié et couvert de confusion." Et encore : "Il m'a été bon que vous m'ayez humilié, afin que j'apprenne vos commandements." Le huitième degré d'humilité est lorsqu'un moine ne fait rien que ce qui est commandé par la règle commune du monastère et par les exemples des anciens. Le neuvième degré d'humilité est que le moine interdise la parole à sa langue, demeurant en silence, sans rien dire, jusqu'à ce qu'on l'interroge, l'Ecriture nous disant : "En parlant beaucoup, tu ne saurais éviter le péché", et : "L'homme qui suit sa langue ne marchera pas droit sur la terre." Le dixième degré d'humilité est qu'un moine ne soit ni prompt ni facile à rire, car il est écrit : "L'insensé élève sa voix quand il rit." Le onzième degré d'humilité est qu'un moine parle doucement et sans ricaner, humblement et avec gravité, disant peu de paroles et qui soient raisonnables, évitant les éclats de voix, ainsi qu'il est écrit : "On reconnaît le sage à la sobriété de son langage." Le douzième degré d'humilité est qu'un moine ne possède pas seulement l'humilité dans son coeur, mais qu'il la montre même par son maintien aux yeux de ceux qui le voient : c'est à dire, au travail, dans l'oratoire, dans le monastère, au jardin, en voyage, aux champs, et partout où il se trouve, soit assis, soit en marche, soit debout, tenant toujours la tête inclinée, les yeux baissés vers la terre, se sentant à toute heure chargé de ses péchés, comme au moment de comparaître au redoutable jugement de Dieu, et répétant continuellement dans son coeur ce que disait le publicain de l'Evangile, les yeux fixés à terre : "Seigneur, je ne suis pas digne, moi pécheur, de lever mes yeux vers le ciel." Et encore, avec le prophète : "Je me suis incliné et humilié constamment." Le moine, ayant donc monté tous ces degré d'humilité, parviendra bientôt à cette charité de Dieu, laquelle étant parfaite, chasse dehors la crainte, et fait que tout ce qu'il observait auparavant avec un sentiment de terreur, il commence alors à le garder sans aucune peine, comme naturellement et par habitude; non plus par frayeur de l'enfer, mais par amour du Christ, par une sainte accoutumance et l'attrait des vertus. C'est ce que le Seigneur daignera faire paraître, grâce au Saint-Esprit, dans son serviteur purifié de ses vices et de ses péchés.
CHAPITRE VIII : Des divins offices durant la nuit
Au temps de l'hiver, c'est à dire depuis les calendes de novembre jusqu'à Pâques, on se lèvera à la huitième heure de la nuit, que l'on comptera selon la saison, en sorte que les frères aient reposé un peu plus de la moitié de la nuit, et que la digestion soit faite quand ils se lèveront. Ce qui reste de temps après les Vigiles sera employé à l'étude du Psautier ou des leçons, par ceux des frères qui en auront besoin. Depuis Pâques jusqu'aux susdites calendes de novembre, on réglera l'horaire de telle sorte que l'office des Vigiles, après un très court intervalle, durant lequel les frères pourront sortir pour les besoins naturels, soit immédiatement suivi des Matines, qui doivent se dire au point du jour.
CHAPITRE IX : Combien de psaumes il faut dire aux heures de nuit
Au temps de l'hiver dont il a été parlé, on dira d'abord, trois fois, le verset : Domine, labia mea aperies, et os meum annuntiabit laudem tuam. A quoi on ajoutera le psaume e et le Gloria. IL sera suivi du psaume e avec antienne, lequel doit toujours être chanté. Viendra ensuite l'ambrosien, puis six psaumes avec antiennes. Quand ils seront achevés, le verset étant dit, l'abbé donnera la bénédiction. Et tous étant assis sur les bancs, les frères liront tour à tour dans le livre placé sur le pupitre trois leçons après chacune desquelles on chantera un répons. Les deux premiers répons se diront sans Gloria; mais après la troisième leçon, celui qui chantera dira le Gloria. Au moment où le chantre le commencera, tous se lèveront de leur siège pour l'honneur et révérence de la sainte Trinité.
Dans les vigiles, on lira les livres qui sont d'autorité divine, tant de l'Ancien que du Nouveau Testament. On y lira aussi les commentaires qui en ont été faits par les plus renommés des Docteurs orthodoxes et des Pères catholiques.
Après ces trois leçons avec leurs répons, suivront les six autres psaumes qui seront chantés avec Alléluia. Ensuite la leçon de l'Apôtre, qui sera récitée par coeur, puis le verset et la supplication de la litanie, c'est-à-dire Kyrie eleison; et ainsi se termineront les Vigiles de la nuit.
CHAPITRE X : Comment célébrer l'office de la nuit en été
Depuis Pâques jusqu'aux calendes de novembre, on gardera pour la psalmodie des Vigiles la mesure qui a été déterminée plus haut; excepté qu'on ne lira point de leçons sur le livre, à cause de la brièveté des nuits; mais à la place des trois leçons ordinaires, on en lira seulement une de l'Ancien Testament, par coeur, et elle sera suivie d'un répons bref. Pour le reste, on l'accomplira comme il a été réglé ci-dessus, c'est à dire qu'on ne dira jamais moins de douze psaumes aux Vigiles de la nuit, sans compter le e et le e.
CHAPITRE XI : Comment célébrer les Vigiles du Dimanche
Le dimanche, on se lèvera pour les Vigiles plus tôt que les autres jours. A ces Vigiles, voici la mesure que l'on observera. Après avoir chanté, comme nous l'avons disposé ci-dessus, six psaumes et le verset, tous étant assis avec ordre et selon leur rang sur les bancs, on lira sur le livre, en la manière qu'il a été dit, quatre leçons avec leurs répons; mais le chantre dira le Gloria au quatrième seulement, et, dès qu'il le commencera, tous se lèveront aussitôt avec révérence. Après les leçons, suivront, par ordre, six autres psaumes avec antiennes comme les précédents, et le verset. On lira ensuite quatre autres leçons avec leurs répons, dans le même ordre que ci-dessus. Ceci étant achevé, on dira trois cantiques tirés des Prophètes, selon que l'abbé les aura établis : et ces cantiques seront chantés avec Alléluia. Après le verset qui suit, et l'abbé ayant donné sa bénédiction, on lira quatre autres leçons du Nouveau Testament, dans le même ordre que ci-dessus. Après le quatrième répons commencera l'hymne Te Deum laudamus, laquelle étant terminée, l'abbé lira la leçon de l'Evangile, tous se tenant debout avec respect et crainte religieuse, et à la fin tous répondront Amen. Et aussitôt l'abbé entonnera l'hymne Te decet laus. Et la bénédiction étant donnée, ils commenceront l'office du matin. Cet ordre pour les Vigiles du dimanche s'observera également en toute saison, soit en été, soit en hiver, à moins que (ce qu'à Dieu ne plaise) les frères ne se lèvent plus tard, et qu'il ne faille diminuer quelque chose des leçons ou des répons. Que l'on prenne garde cependant que ce désordre n'arrive jamais. S'il avait lieu, celui qui l'aura occasionné par sa négligence en fera satisfaction convenable à Dieu dans l'oratoire.
CHAPITRE XII : Comment célébrer l'office du matin
Le dimanche, à l'office du matin, on dira d'abord, sans antienne et sur le ton direct, le psaume e. On dira ensuite le e avec Alléluia, puis le e et le e. Après quoi, les "Bénédictions" et les "Laudes", la leçon de l'Apocalypse par coeur, le répons et l'ambrosien, le verset, le cantique de l'Evangile, la litanie, et on terminera.
CHAPITRE XIII : Comment célébrer l'office du matin aux jours ordinaires
Les jours ordinaires, l'office du matin se fera ainsi. On dira d'abord le psaume e sans antienne, comme au dimanche et en traînant un peu, afin que tous soient arrivés pour le e, lequel se dira avec antienne. Après ce psaume,on en dira deux autres, selon l'usage, savoir : la seconde férie, le e et le e; la troisième férie, le e et le e; la quatrième férie, le e et le e; la cinquième férie, le e et le e; la sixième férie, le e et le e; le samedi, le e et le cantique du Deutéronome, que l'on divisera en deux Gloria. Les autres jours, on dira le cantique propre au jour et tiré des Prophètes, comme le chante l'Eglise romaine. Viendront ensuite les "Laudes", puis la leçon de l'Apôtre récitée par coeur, le répons, l'ambrosien, le verset, le cantique de l'Evangile, la litanie et on terminera.
L'office du matin et celui du soir ne doivent jamais être célébrés sans que le supérieur dise, en dernier lieu et de manière à être entendu de tous, l'Oraison dominicale, à cause des épines de scandale qui ont coutume de se produire, afin que les frères, se réunissant dans la promesse qu'ils font par cette prière, en disant : "Remettez-nous nos dettes, comme nous les remettons à nos débiteurs", soient à même de se purifier de cette sorte de faute. Aux autres offices, on ne dira à haute voix que la dernière partie de cette oraison, en sorte que tous s'unissent pour répondre : "Mais délivrez-nous du mal."
CHAPITRE XIV : Comment célébrer les Vigiles aux fêtes des Saints
Aux fêtes des Saints et à toutes les solennités, on fera cet office comme nous l'avons réglé pour le dimanche; avec cette différence qu'on y dira les psaumes, antiennes et leçons propres au jour même. Pour le reste, on gardera la mesure prescrite ci-dessus.
CHAPITRE XV : En quels temps il faut dire Alleluia
Depuis le saint jour de Pâques jusqu'à la Pentecôte, on dira tous les jours Alléluia, tant aux psaumes qu'au répons. Depuis la Pentecôte jusqu'au commencement du Carême, on le dira, toutes les nuits, aux six derniers psaumes des Nocturnes seulement. Tous les dimanches en dehors, du Carême, on dira avec Alléluia les Cantiques, les Matines, Prime, Tierce, Sexte et None. Les Vêpres se diront toujours avec antiennes. Quant aux répons, ils ne se diront jamais avec Alléluia, si ce n'est de Pâques à la Pentecôte.
CHAPITRE XVI : Comment célébrer les divins offices pendant le jour
Le prophète a dit : "Sept fois le jour j'ai chanté vos louanges." Nous remplirons aussi nous-mêmes ce nombre sacré de sept, si à l'office du matin, à Prime, Tierce, Sexte, None, Vêpres et Complies, nous acquittons le devoir de notre service; car le Prophète, parlant de ces Heures de la journée, a dit : "Je vous ai loué sept fois le jour." De même, au sujet des Vigiles de la nuit, le même Prophète a dit : "Je me lèverai au milieu de la nuit pour vous louer." Offrons donc à ces moments nos louanges à notre Créateur sur les jugements de sa justice; c'est à dire à l'office du matin, à Prime, Tierce, Sexte, None, Vêpres et Complies : et, la nuit, levons-nous encore pour le louer.
CHAPITRE XVII : Combien de psaumes il faut direà ces mêmes Heures
Nous avons réglé précédemment l'ordre de la psalmodie pour les Nocturnes et l'office du matin : voyons maintenant ce qui concerne les autres Heures. A Prime, on dira trois psaumes séparément, et non sous un seul Gloria. L'hymne de cette Heure se dira après le verset Deus, in adiutorium meum intende, et avant de commencer les psaumes. Les trois psaumes étant achevés, on récitera une leçon, un verset et Kyrie eleison, puis les formules de renvoi. Tierce, Sexte et None se célébreront selon le même ordre : la prière, c'est à dire le verset, les hymnes des susdites Heures, trois psaumes, une leçon, un verset, Kyrie eleison, puis le renvoi. Si la communauté est nombreuse, les psaumes se diront avec antiennes; si elle n'est pas nombreuse, on psalmodiera sur le ton direct. L'office du soir se composera de quatre psaumes, avec antiennes. Après ces psaumes, on récitera une leçon de l'Apôtre, puis le répons, l'ambrosien, le verset, le cantique de l'Evangile, la litanie et l'Oraison dominicale, et enfin le renvoi. Les Complies consisteront dans la récitation de trois psaumes. Ces trois psaumes se diront sur le ton direct et sans antienne. Ensuite l'hymne de cette Heure, une leçon, le verset, Kyrie eleison, la bénédiction, et enfin le renvoi.
CHAPITRE XVIII : Selon quel ordre il faut dire les psaumes
En commençant les Heures du jour, on dira toujours le verset : Deus, in adiutorium meum intende : Domine, ad adiuvandum me festina, et le Gloria, puis l'hymne de chaque Heure. Ensuite, à Prime du Dimanche, on dira quatre divisions du psaume e. Aux autres Heures, c'est à dire Tierce, Sexte et None, on dira trois autre sections du même psaume. A Prime de la seconde férie, on dira trois Psaumes, savoir : le er, le e et le e, et de même chaque jour jusqu'au dimanche, on dira trois psaumes par ordre jusqu'au e, de façon cependant que les psaumes e et e soient divisés en deux Gloria. Il arrivera ainsi qu'aux Vigiles du dimanche, on commencera toujours par le e.
A Tierce, Sexte et None de la seconde férie, les neuf secteurs qui sont restés du psaume e se diront trois par trois à ces mêmes Heures. Le psaume e étant donc ainsi distribué entre deux jours, savoir le dimanche et la seconde férie : en la troisième on chantera aussi trois psaumes à Tierce, Sexte et None, depuis le e jusqu'au e, c'est à dire neuf psaumes; lesquels psaumes seront répétés journellement aux mêmes Heures jusqu'au dimanche. Pour le reste, on gardera chaque jour l'uniformité dans la disposition que nous avons établie quant aux hymnes, aux leçons et aux versets, ayant toujours soin de reprendre le dimanche au psaume e.
A Vêpres, on chantera tous les jours quatre psaumes. Ces psaumes seront pris à partir du e jusqu'au e, en exceptant ceux qui sont réservés pour d'autres Heures, savoir depuis le e jusqu'au e et, en outre, le e et le e. Tous les autres doivent se dire à Vêpres. Et comme il s'en trouve trois de moins, on divisera ceux qui, dans le nombre susdit, se trouvent plus longs, savoir : le e, le e et le e. Quant au e, on le joindra au e, à cause de sa brièveté.
L'ordre des psaumes de Vêpres étant donc ainsi réglé, le reste, c'est à dire les leçons, répons, hymnes, versets et cantiques, aura lieu dans la manière que nous avons indiquée plus haut. A Complies, on répète chaque jour les mêmes psaumes, savoir : le e, le e et le e.
L'ordre de la psalmodie pour la journée étant réglé, tous les autres psaumes qui restent seront uniformément distribués entre les sept vigiles de la semaine, en sorte que les plus longs soient divisés, et qu'il y en ait douze pour chaque nuit.
Nous donnons toutefois cet avertissement exprès que si quelqu'un ne goûte pas cette distribution des psaumes, il demeure libre de les disposer autrement s'il trouve un ordre plus convenable, pourvu qu'on veille, en tous cas, à réciter intégralement chaque semaine le Psautier de cent cinquante psaumes, et à le recommencer toujours aux Vigiles du dimanche. En effet, des moines, qui durant le cours d'une semaine, diraient moins que le Psautier avec les cantiques habituels, feraient preuve de lâcheté dans le service auquel ils se sont voués; car nous lisons que nos saints Pères remplissaient chaque jour vaillamment cette tâche; puissions-nous du moins, dans notre tiédeur, l'accomplir en une semaine entière!
CHAPITRE XIX : De la manière de psalmodier
Nous croyons que la divine présence est partout, et qu'en tout lieu les yeux du Seigneur considèrent les bons et les méchants; mais soyons encore plus fermement persuadés qu'il en est ainsi, lorsque nous assistons à l'Office divin. Souvenons-nous donc sans cesse de ce que dit le Prophète : "Faites le service du Seigneur dans la crainte." Et encore : "Psalmodiez avec sagesse." Et : "Je vous louerai en présence des anges." Considérons donc de quelle manière nous devons nous tenir en la présence de la Divinité et de ses anges, et livrons-nous à la psalmodie de telle sorte que notre esprit soit d'accord avec notre voix.
CHAPITRE XX : De la révérence dans la prière
Si lorsque nous avons une requête à présenter aux hommes puissants, nous ne les abordons qu'avec humilité et respect, combien plus devons-nous offrir nos supplications en toute humilité et pureté de dévotion au Seigneur Dieu de l'univers! Et sachons bien que ce n'est pas par la multitude des paroles que nous serons exaucés, mais par la pureté du coeur et les larmes de la componction. La prière doit donc être brève et pure, à moins que, par une inspiration de la grâce divine, nous ne nous sentions portés à la prolonger. Néanmoins, il faut qu'en communauté on la fasse très courte; et le supérieur ayant donné le signal, que tous se lèvent en même temps.
CHAPITRE XXI : Des doyens du monastère
Si la communauté est nombreuse, on y choisira quelques frères de bonne réputation et de sainte vie, et on les établira doyens. Ils exerceront une surveillance universelle sur leurs décanies, conformément aux préceptes de Dieu et aux ordres de l'abbé. On ne devra choisir pour doyens que ceux avec lesquels l'abbé peut en toute sûreté partager son fardeau; et ils ne seront point élus selon le rang d'ancienneté, mais d'après les mérites de leur vie et la sagesse de leur doctrine. S'il arrivait que l'un d'eux, venant à s'enfler de quelque orgueil, se rendît digne de répréhension, on le reprendra une première, une seconde et une troisième fois. S'il ne veut pas s'amender, qu'on le destitue, et qu'à sa place on en mette un autre qui en soit digne. Et nous établissons qu'on agisse de même à l'égard du prieur.
CHAPITRE XXII : Du sommeil des moines
Ils dormiront chacun dans un lit à part. La literie que l'on donnera à chacun sera conforme à leur profession et selon les ordres de l'abbé. Si faire se peut, ils coucheront tous dans un même lieu; mais si le trop grand nombre ne le permet pas, ils reposeront dix ou vingt ensemble, ayant avec eux leurs anciens qui veilleront sur eux. Une lumière éclairera le dortoir sans interruption jusqu'au matin. Les moines dormiront vêtus, avec, autour des reins, une ceinture ou une corde, afin d'être toujours prêts; mais ils n'auront point de couteaux à leur côté, de peur qu'ils ne se blessent en dormant. Au signal donné, ils se lèveront sans retard et s'empresseront de se devancer les uns les autres pour se rendre à l'Oeuvre de Dieu, mais néanmoins en toute gravité et modestie. Les plus jeunes frères n'auront point leurs lits les uns près des autres, mais répartis entre ceux des anciens. En se levant pour l'Oeuvre de Dieu, ils s'exciteront doucement les uns les autres, afin qu'il ne reste pas d'excuse aux dormeurs.
CHAPITRE XXIII : De l'excommunication pour les coulpes
S'il se trouve quelque frère opiniâtre, ou désobéissant, ou superbe, ou murmurateur, ou transgresseur habituel de la Sainte Règle en quelque point, ou contempteur des ordres de ses anciens, ceux-ci l'admonesteront en particulier une première et une seconde fois selon le précepte de Notre Seigneur. S'il ne s'amende pas, qu'il soit réprimandé publiquement devant tous les frères. Si malgré cela il ne se corrige point, qu'il soit soumis à l'excommunication, pourvu toutefois qu'il comprenne la gravité de cette peine. Mais s'il est dur de coeur, qu'on lui inflige le châtiment corporel.
CHAPITRE XXIV : Quelle doit être la mesure de l'excommunication
La mesure de l'excommunication ou du châtiment doit être proportionnée au caractère de la faute. L'appréciation des fautes dépendra du jugement de l'abbé. Cependant si quelque frère est trouvé coupable de fautes moindres, sa peine consistera seulement à être privé de la participation à la table commune. Or celui qui sera ainsi privé de la communauté de la table sera traité comme il suit : à l'oratoire, il n'imposera ni psaume ni antienne, et il ne récitera point de leçon, jusqu'à ce qu'il ait fait satisfaction. Il prendra sa réfection seul après le repas des frères, en la mesure et à l'heure que l'abbé aura jugées convenables pour lui; en sorte que si, par exemple, les frères dînent à la sixième heure, il dînera lui à la neuvième; si les frères prennent leurs repas à la neuvième, il fera le sien le soir; ceci jusqu'à ce qu'il ait obtenu son pardon par une satisfaction convenable.
CHAPITRE XXV : Des fautes plus graves
Le frère qui se sera rendu coupable d'une faute plus grave sera exclu tout à la fois de la table commune et de l'oratoire. Aucun des frères ne se joindra à lui, ni ne parlera avec lui. Il sera seul au travail qui lui a été assigné, demeurant ainsi dans le deuil de la pénitence, et se rappelant cette terrible sentence de l'Apôtre, qui dit : "Cet homme a été livré à Satan pour la destruction de la chair afin que l'Esprit soit sauvé au jour du Seigneur." Il prendra seul son repas, en la mesure et à l'heure que l'Abbé aura jugées convenables. Personne ne le bénira en passant près de lui, ni la nourriture qu'on lui donne.
CHAPITRE XXVI : De ceux qui, sans ordre de l'abbé se joignent aux excommuniés
Si quelque frère, sans en avoir reçu l'ordre de l'abbé, ose, en quelque manière que ce soit, se joindre à un frère excommunié, ou lui parler, ou lui mander quelque chose, il subira la même peine de l'excommunication.
CHAPITRE XXVII : Quelle doit être la sollicitude de l'abbé à l'égard des excommuniés
L'abbé doit s'occuper en toute sollicitude des frères qui ont failli,car "ce sont les malades qui ont besoin du médecin, et non ceux qui sont en bonne santé". Il doit donc, comme un sage médecin, user de toutes sortes de moyens. Il enverra, pour consoler l'excommunié, des sympectes, c'est à dire des frères âgés et sages qui, comme à la dérobée, réconfortent ce frère chancelant et l'engagent à faire une humble satisfaction. Qu'ils le consolent surtout, de peur qu'il ne soit absorbé par l'excès de la tristesse; mais, comme dit l'Apôtre : "il faut que la charité redouble à son égard", et que tous prient pour lui. L'abbé doit donc employer tous ses soins et user de toutes sortes d'adresse et d'industrie pour ne perdre aucune des brebis qui lui sont confiées. Qu'il sache qu'il a reçu la charge de conduire des âmes faibles et non d'exercer sur des âmes saines un pouvoir tyrannique. Qu'il redoute la menace du Prophète par lequel Dieu s'exprime ainsi : "Vous preniez pour vous les brebis qui vous paraissaient les plus grasses, et celles qui étaient débiles vous les rejetiez." Qu'il imite plutôt l'exemple du bon Pasteur, qui, laissant sur les montagnes ses quatre-vingt-dix-neuf brebis, s'en alla à la recherche d'une seule qui s'était égarée; et il compatit tellement à sa faiblesse qu'il daigna la charger sur ses épaules sacrées et la rapporter ainsi à la bergerie.
CHAPITRE XXVIII : De ceux qui, ayant été souvent corrigés, ne s'amendent pas
Si un frère a été souvent repris pour une faute quelconque, si l'on a été envers lui jusqu'à l'excommunication et qu'il ne se soit pas amendé, il faudra lui infliger une correction plus rude, c'est à dire procéder contre lui par le châtiment des verges. Que s'il ne se corrige pas encore ou si (ce qu'à Dieu ne plaise) il s'élève dans son orgueil jusqu'à vouloir défendre sa conduite, l'abbé devra faire alors ce que fait un sage médecin. Après avoir employé les fomentations, l'onguent des exhortations, la médication des divines Ecritures, enfin la brûlure de l'excommunication ou la meurtrissure des verges; s'il voit que toute son industrie n'a rien pu obtenir, il devra employer un remède plus efficace, ses prières pour lui et celles de tous les frères, afin que le Seigneur, qui peut tout, rende la santé à ce frère malade. Mais si ce moyen n'opérait point la guérison, que l'Abbé prenne alors le fer qui retranche, selon la parole de l'Apôtre : "Retranchez le mal du milieu de vous." Et encore : "Si l'infidèle s'en va, qu'il s'en aille", afin qu'une brebis malade n'affecte pas tout le troupeau.
CHAPITRE XXIX : Si l'on doit recevoir de nouveau les frères qui ont quitté le monastère
Si un frère sort par sa faute du monastère, ou en est chassé, et qu'il veuille rentrer, il promettra d'abord de se corriger entièrement du vice qui a été la cause de son départ. Alors on le recevra au dernier rang, afin d'éprouver par là son humilité. S'il sortait encore, il pourra être reçu jusqu'à trois fois; mais qu'il sache que désormais toute voie de retour lui est refusée.
CHAPITRE XXX : Comment corriger les enfants en bas âge
Chaque âge et chaque degré d'intelligence demande une règle de conduite particulière. Lors donc que les enfants ou les plus jeunes frères, ou ceux qui sont incapables de comprendre la peine de l'excommunication, tomberont dans une faute, on les châtiera par des jeûnes prolongés, ou on les réprimera par de rudes flagellations, afin qu'ils se corrigent.
CHAPITRE XXXI : Ce que doit être le cellérier du monastère
On choisira pour cellérier du monastère quelqu'un de la communauté qui soit sage, d'un caractère mûr, sobre, qui ne soit pas grand mangeur, ni hautain, ni turbulent, ni porté à l'injure, ni lent, ni prodigue, mais craignant Dieu et qui soit comme un père pour toute la communauté. Qu'il prenne soin de tout. Qu'il ne fasse rien sans l'ordre de l'abbé. Qu'il observe exactement ce qui est commandé. Qu'il ne contriste pas les frères. Si quelque frère lui fait une demande sans raison, qu'il ne le contriste pas en le rebutant avec mépris; mais qu'il refuse raisonnablement avec humilité ce qu'on lui demande mal à propos. Qu'il veille à la garde de son âme, se souvenant toujours de cette parole de l'Apôtre : "Celui qui aura bien administré acquiert ainsi un rang plus élevé." Qu'il prenne un soin tout particulier des infirmes, des enfants,des hôtes et des pauvres, étant fermement persuadé qu'au jour du jugement il doit rendre compte pour eux tous. Qu'il regarde tous les objets et tout ce que possède le monastère comme les vases sacrés de l'autel. Qu'il ne néglige rien. Qu'il ne soit ni avare, ni prodigue, ni dissipateur des biens du monastère; mais qu'il fasse toute choses avec mesure et conformément aux ordres de l'abbé.
Avant tout, qu'il ait l'humilité, et quand il n'aura point en son pouvoir ce qu'on lui demande, qu'il donne du moins une bonne réponse, ainsi qu'il est écrit : "Une bonne parole est encore au-dessus du don le meilleur." Qu'il ait soin de tout ce que l'abbé lui aura enjoint, mais qu'il ne s'ingère pas en ce qu'il lui aura défendu. Qu'il donne aux frères la portion accoutumée sans hauteur comme sans délai, de peur qu'ils ne se scandalisent, se souvenant du châtiment dont la parole divine menace celui qui aura scandalisé l'un des petits. Si la communauté est nombreuse, on lui donnera des aides, afin que, ainsi soulagé dans son travail, il puisse remplir son office avec un esprit plus tranquille. On donnera et on demandera aux heures convenables ce qui doit être donné ou demandé, afin que personne ne soit troublé ni contristé dans la maison de Dieu.
CHAPITRE XXXII : Des outils et des objets du monastère
L'abbé chargera des frères dont il est sûr pour la vie et les moeurs, de ce que possède le monastère, comme outils, vêtements, et autres objets; et il leur en assignera la garde en détail, selon qu'il le jugera expédient, et ils auront à les conserver et à les recueillir. Et l'abbé en gardera un inventaire, en sorte que les frères se succédant tour à tour dans ces charges qui leur sont assignées, il puisse savoir ce qu'il donne et ce qu'il reçoit. Si quelqu'un montre de la négligence et de la malpropreté dans le maniement des objets du monastère, il sera repris; s'il ne s'amende pas, il sera soumis à la discipline régulière.
CHAPITRE XXXIII : Si les moines doivent avoir quelque chose en propre
Qu'on s'applique avec grand soin à retrancher du monastère ce vice de la propriété, et jusqu'à la racine. Que personne n'ait la témérité de donner ou de recevoir quelque chose sans l'autorisation de l'abbé, ni d'avoir quoi que ce soit en propre, aucune chose absolument, ni un livre, ni des tablettes, ni un poinçon : en un mot, rien du tout puisqu'il ne leur est pas permis d'avoir en leur pouvoir ni leur corps, ni leur volonté. Mais ils doivent attendre du père du monastère tout ce qui leur est nécessaire. Qu'il ne leur soit donc jamais licite d'avoir quelque chose que l'abbé n'aurait pas donné ou permis d'avoir.
Que tout soit commun à tous, ainsi qu'il est écrit; que personne n'ait la hardiesse de faire sien aucun objet, pas même en paroles.
Si quelqu'un est convaincu de complaisance pour ce vice détestable, on l'avertira une première et une seconde fois; s'il ne s'amende pas, il sera soumis à la correction.
CHAPITRE XXXIV : Si tous doivent recevoir également le nécessaire
Qu'on fasse comme il est écrit : " On partageait à chacun selon les besoins de chacun." Nous n'entendons pas dire par là que l'on ait acceptation des personnes, ce dont Dieu nous préserve! mais qu'on ait égard aux infirmités diverses. Celui qui a besoin de moins, qu'il rende grâce à Dieu et ne s'attriste pas. Celui à qui il faut davantage, qu'il s'humilie de la miséricorde qu'on a pour lui. Et de la sorte, tous les membres seront en paix. Avant tout qu'on ne voit jamais paraître le vice du murmure, pour quelque sujet que ce puisse être, ni dans le moindre mot, ni dans un signe quelconque. Que si quelqu'un y est surpris, qu'il soit soumis à une correction sévère.
CHAPITRE XXXV : Des semainiers de la cuisine
Les frères se serviront mutuellement, de sorte que nul ne soit dispensé du travail de la cuisine, à moins qu'il ne soit retenu par la maladie ou par une occupation de grave utilité, car on acquiert par cet exercice une plus grande récompense et l'accroissement de la charité. On procurera des aides à ceux qui sont faibles, afin qu'ils n'accomplissent pas cette fonction avec tristesse; et tous auront ainsi des aides, selon que l'état de la communauté ou la situation du lieu le demandera. Si la communauté est nombreuse, le cellérier sera dispensé de la cuisine, de même que ceux qui vaqueraient, ainsi que nous l'avons dit, à des occupations plus importantes; mais tous les autres se serviront mutuellement avec charité. Celui qui doit sortir de semaine nettoiera le samedi ce qui concerne son office. Il lavera les linges avec lesquels les frères essuient leurs mains et leurs pieds. Il lavera aussi les pieds, lui qui sort de semaine, aidé de celui qui doit y entrer. Il remettra au cellérier, nets et sans fracture, les objets de son service. Le cellérier les consignera à celui qui entre en semaine, afin de savoir ce qu'il donne et ce qu'il reçoit. Une heure avant le repas, les semainiers prendront chacun, en plus de la portion ordinaire, un coup à boire et un morceau de pain, afin qu'au moment du repas, ils puissent servir leurs frères sans murmure et sans trop de fatigue. Mais dans les jours solennels, ils attendront jusqu'à la messe.
Ceux qui entrent en semaine et ceux qui en sortent se prosterneront aux pieds de tous à l'oratoire, le dimanche aussitôt après l'office du matin, demandant que l'on prie pour eux. Celui qui sort de semaine dira ce verset : Benedictus es, Domine Deus, qui adiuvisti me et consolatus es me. L'ayant dit trois fois, il recevra la bénédiction. Celui qui entre en semaine dira ensuite : Deus, in adiutorium meum intende : Domine, ad adiuvandum me festina. Et ce verset ayant été aussi répété trois fois par tous, il recevra la bénédiction et entrera dans sa fonction.
CHAPITRE XXXVI : Des frères malades
Avant tout et par-dessus tout, on prendra soin des malades, et on les servira comme s'ils étaient le Christ en personne; car il a dit lui-même : "J'ai été malade et vous m'avez visité." Et encore : "Ce que vous avez fait à l'un de ces plus petits qui sont à moi, c'est à moi-même que vous l'avez fait." Que les malades considèrent de leur côté que c'est pour l'honneur de Dieu qu'on les sert, et qu'ils ne contristent pas par des exigences superflues leurs frères qui les servent. Il faudrait cependant les supporter avec patience, parce qu'on acquiert auprès d'eux une large récompense. Que l'abbé veille donc avec le plus grand soin, afin qu'ils n'aient à souffrir d'aucune négligence. On assignera aux frères malades un logement à part, et pour les servir un frère craignant Dieu, diligent et soigneux. On offrira aux malades l'usage des bains toutes les fois qu'il sera expédient; mais à ceux qui sont en santé, surtout aux jeunes gens, on les permettra plus rarement. On accordera même l'usage de la viande aux malades et à ceux qui sont tout à fait débiles, afin de réparer leurs forces; mais aussitôt qu'ils seront rétablis, ils reprendront l'abstinence accoutumée. L'abbé veillera avec la plus grande sollicitude à ce que les cellériers et les infirmiers n'apportent aucune négligence dans le service des malades; car il est responsable de toutes les fautes dans lesquelles tomberaient ses disciples.
CHAPITRE XXXVII : Des vieillards et des enfants
Bien que l'homme, par nature, soit porté à la compassion envers ces deux âges, savoir la vieilles et l'enfance, l'autorité de la Règle doit néanmoins intervenir en ce qui les concerne. Qu'on ait donc toujours égard à leur faiblesse, et qu'on ne les astreignent pas à la rigueur de la Règle dans la nourriture; mais qu'on use envers eux d'une condescendance miséricordieuse, et qu'on avance pour eux les heures régulières des repas.
CHAPITRE XXXVIII : Du lecteur de semaine
La lecture ne doit jamais manquer à la table des frères pendant leurs repas. Et il ne faut pas que le premier venu s'empare du livre pour y faire cette lecture; mais le lecteur entrera en fonction le dimanche et lira une semaine entière. Après la messe et la communion, il se recommandera aux prières de tous, afin que Dieu détourne de lui l'esprit d'élèvement. Et il dira ce verset que tous répéteront trois fois après lui dans l'oratoire : Domine, labia mea aperies, et os meum annuntiabit laudem tuam. Et après avoir ainsi reçu la bénédiction, il entrera en semaine pour la lecture. Qu'on observe un complet silence à table, et qu'on y entende ni chuchotement ni parole, mais seulement la voix du lecteur. Que les frères se communiquent mutuellement ce qui est nécessaire pour le manger et le boire, en sorte que nul n'ait besoin de demander quoi que ce soit. Si cependant on avait besoin de quelque chose, on le demandera par quelque son ou quelque signe, plutôt que par la parole. Que personne n'ait la hardiesse de faire à ce moment des questions sur la lecture, ou sur toute autre matière, afin de ne pas donner occasion au malin. Toutefois le supérieur pourra dire quelque chose en peu de mots pour l'édification. Le frère semainier prendra le "mixte" avant de commencer la lecture, à cause de la sainte communion et de peur que le jeûne ne lui soit pénible à supporter. Il prendra ensuite son repas avec les semainiers de la cuisine et du service. Les frères ne liront ni ne chanteront selon le rang qu'ils occupent, mais ceux-là seulement qui peuvent se faire entendre de manière à édifier.
CHAPITRE XXXIX : De la mesure du manger
Nous croyons que deux mets cuits doivent suffire à toutes les tables pour la réfection quotidienne, tant de la sixième que de la neuvième heure, eu égard à l'infirmité des divers tempéraments; en sorte que celui qui ne pourra manger d'un mets puisse faire son repas avec l'autre. Ainsi donc, deux mets cuits devront suffire aux frères, et si l'on a des fruits ou des légumes frais, on les ajoutera en troisième lieu. Une livre de pain, à bon poids, suffira pour chaque jour, soit qu'on fasse un seul repas, soit qu'il y ait dîner et souper. Les jours ou il y a souper, le cellérier mettra en réserve un tiers de cette même livre pour être servi au souper.
S'il est survenu quelque travail extraordinaire, il dépendra de la volonté et du pouvoir de l'abbé d'ajouter quelque chose, au cas où il serait expédient, en évitant tous les excès, afin que le moine ne soit jamais surpris par l'indigestion, car il n'est rien d'aussi opposé au caractère du chrétien, quel qu'il soit, que l'excès dans le manger, selon cette parole de Notre Seigneur : "Veillez à ce que vos coeurs ne s'appesantissent pas dans l'intempérance et l'ivrognerie."
Quand aux plus jeunes enfants, on ne leur donnera pas la même quantité de nourriture, mais une moindre qu'aux plus âgés, gardant en tout la sobriété. Tous absolument s'abstiendront de la chair des quadrupèdes, excepté ceux qui sont tout à fait débiles et ceux qui sont malades."
CHAPITRE XL : De la mesure du boire
Chacun a reçu de Dieu son don particulier, l'un d'une façon,l'autre d'une autre. Ce n'est donc pas sans quelque scrupule que nous entrepenons de régler pour les autres la mesure de leur nourriture. Néanmoins, ayant égard au tempérament de ceux qui sont faibles, nous croyons qu'une hémine de vin suffit à chacun pour sa journée. Quant à ceux auxquels Dieu donne la force de s'en passer, qu'ils soient assurés qu"ils en recevront une récompense spéciale. Que si la situation du lieu, ou le travail, ou les chaleurs de l'été demandent quelque chose de plus, la volonté du supérieur en décidera ; mais il veillera avant tout à ne pas laisser aller jusqu'à la satiété ou à l'ivresse. Nous lisons, il est vrai, que le vin ne convient aucunement aux moines; mais comme on ne peut le persuader aux moines de notre temps, convenons du moins de n'en pas boire jusqu'à satiété; car : le vin fait apostasier même les sages". Si la pauvreté du lieu ne permettait pas que l'on pût se procurer de la susdite mesure de vin, mais beaucoup moins, ou même rien du tout, ceux qui résident là devront bénir Dieu et ne pas murmurer, car nous donnons par-dessus tout l'avertissement de s'abstenir des murmures.
CHAPITRE XLI : Des heures auxquelles les frères doivent prendre leurs repas
Depuis la sainte Pâque jusqu'à la Pentecôte, les frères prendront leur réfection jusqu'à la sixième heure, et ils souperont le soir. Durant tout l'été, à partir de la Pentecôte, ils jeûneront la quatrième et la sixième férie jusqu'à l'heure de None, s'ils n'ont pas de travaux dans les champs, ou si la chaleur excessive de l'été ne les incommode pas. Les autres jours, ils dîneront à l'heure de Sexte. Cette heure de Sexte pour le dîner devra être maintenue, si l'on a des travaux à la campagne ou si les chaleurs de l'été sont trop fortes : la prévoyance de l'abbé en décidera. C'est ainsi qu'il doit tempérer et disposer toutes choses en sorte que les âmes se sauvent et que les frères fassent ce qu'ils ont à faire sans aucun murmure. Depuis les ides de Septembre jusqu'au commencement du Carême, les frères prendront toujours leur repas à l'heure de None. Mais pendant le Carême, jusqu'à Pâques, c'est à l'heure de Vêpres qu'ils mangeront, en ayant soin de disposer cette heure de Vêpres en sorte que l'on ait point besoin de lumière pour le repas, mais que tout se termine encore à la clarté du jour. Au reste, en toute saison, on réglera l'heure du souper et du dîner, de façon à que tout se fasse à la lueur du jour.
CHAPITRE XLII : Que personne ne parle après Complies
Les moines doivent en tout temps s'appliquer au silence, mais principalement durant les heures de la nuit. Aussi en tout temps, soit que l'on jeûne, soit qu'il y ait dîner, aussitôt que l'on se sera levé du souper, les frères iront tous s'asseoir dans un même lieu, et l'un d'eux lira les Conférences ou les Vies des Pères, ou enfin quelque chose qui soit de nature à édifier ceux qui les écoutent. On ne lira cependant point alors l'Heptateuque ni les Livres des Rois, parce qu'il ne serait pas utile aux intelligences faibles d'entendre lire à ce moment cette partie de l'Ecriture, qui devra être lue à d'autres heures. Si c'est jour de jeûne, Vêpres étant dites, ils se rendront promptement, après un court intervalle, à la lecture dont nous venons de parler. On lira quatre ou cinq feuillets, ou autant que l'heure le permettra, tous ayant soin de se réunir durant le temps de cette lecture. Si quelqu'un était occupé à un travail qui lui aurait été assigné, qu'il se hâte de venir. Tous étant donc assemblés, on dira Complies, et depuis la sortie, il ne sera plus permis à personne de parler d'aucune chose à qui que se soit. Si quelqu'un est surpris dans l'infraction de cette règle du silence, qu'il soit soumis à un châtiment très sévère. On excepte le cas où il serait nécessaire de recevoir des hôtes, ou encore si l'abbé a quelque chose à commander, et même alors la chose devra se faire en toute gravité, retenue et bienséance.
CHAPITRE XLIII : De ceux qui arrivent en retard à l'Oeuvre de Dieu ou à la table
A l'heure de l'Office divin, dès qu'on entendra le signal, on quittera tout ce qu'on a dans les mains et on se rendra en toute hâte, avec gravité néanmoins, afin de ne pas donner aliment à la dissipation. Qu'on ne préfère donc rien à l'Oeuvre de Dieu. Si quelqu'un arrive aux Vigiles de la nuit après le Gloria du Psaume , lequel pour cela nous voulons qu'on dise d'une manière très lente et très prolongée, il ne prendra point au choeur sa place accoutumée, mais il se tiendra debout après tous les autres, ou dans un lieu à part que l'abbé aura désigné pour ces sortes de négligents, et d'où il puisse être vu par lui et par tout le monde. Il demeurera à cette place jusqu'à ce que, l'Oeuvre de Dieu étant terminée, il fasse pénitence par une satisfaction publique. Si nous avons jugé à propos de les placer ainsi à part ou au dernier rang, c'est afin que, se trouvant exposés au regards de tout le monde, la honte qu'ils en ressentiront les corrige. Car s'ils restaient en dehors de l'Oratoire, tel retournerait peut-être se coucher ou dormir, tel s'assiérait dehors ou se livrerait à des causeries, donnant ainsi à l'esprit malin l'occasion d'approcher de lui. Il vaut donc mieux qu'il entre, afin de ne pas perdre tout et de satisfaire pour le reste. Aux heures du jour, celui qui arrivera à l'Oeuvre de Dieu après le verset et le Gloria du premier Psaume qui suit ce verset se tiendra aussi à la dernière place, en la manière que nous venons d'établir, et il ne se permettra pas de s'unir au choeur des frères dans la psalmodie, jusqu'à ce qu'il ait satisfait, à moins que peut-être l'abbé ne lui en donne la permission expresse; mais même dans ce cas, le coupable devra encore une satisfaction. A la table, celui qui n'arrivera pas avant le verset, de façon à que tous disent ensemble ce verset avec la prière et se mettent à table au même moment, si c'est par négligence ou par sa faute qu'il n'est pas arrivé, il sera repris jusqu'à deux fois. S'il ne s'amende pas, on ne permettra pas qu'il participe à la table commune; et, séquestré ainsi de la compagnie de tous, il mangera seul et sera privé de sa portion de vin, jusqu'à ce qu'il ait fait satisfaction et se soit corrigé. Celui qui ne sera pas présent au verset que l'on dit après le repas subira la même peine. Nul ne se permettra de manger ou de boire quoi que ce soit avant ou après l'heure déterminée; mais si le supérieur offrait quelque chose à un frère, et que celui-ci le refuse, lorsqu'il en viendra à désirer ce qu'il avait d'abord refusé, on ne lui accordera pas, ni quoi que ce soit, jusqu'à ce qu'il ait fait une satisfaction convenable.
CHAPITRE XLIV : Comment les excommuniés font satisfaction
Celui qui, pour une faute grave, aura été excommunié de l'oratoire et de la table commune, se tiendra prosterné en silence devant la porte de l'oratoire, à l'heure où l'on y célèbre l'Oeuvre de Dieu. Mais lorsque les frères sortiront de l'oratoire, ils se jettera aux pieds de tous et se tiendra la face prosternée contre terre. Et il continuera à faire ainsi, jusqu'à ce que l'abbé juge qu'il a satisfait. Alors l'abbé en ayant donné l'ordre, il viendra se jeter à ses pieds et à ceux de tous les frères, afin qu'ils prient pour lui. Et si l'abbé l'ordonne, il sera réintégré au choeur et au rang que l'abbé aura désigné, en sorte néanmoins qu'il ne pourra, sans nouvel ordre de l'abbé, ni imposer des psaumes dans l'oratoire, ni réciter de leçon ou quoi que ce soit. Et à toutes les Heures, lorsqu'on termine l'Oeuvre de Dieu, il se prosternera à terre à la place où il se trouve, et fera ainsi satisfaction, jusqu'à ce que l'abbé lui commande de cesser. Quant à ceux qui, pour des fautes légères, sont seulement excommuniés de la table commune, ils feront satisfaction dans l'oratoire, et ils continueront de faire ainsi, d'après le commandement de l'abbé, jusqu'à ce qu'il leur donne la bénédiction et leur dise : Cela suffit.
CHAPITRE XLV : De ceux qui commettent des erreurs à l'Oratoire
Lorsque quelqu'un vient à se tromper dans la récitation d'un psaume, d'un répons, d'une antienne ou d'une leçon, s'il ne s'en humilie sur place et devant tout le monde, en faisant satisfaction, il sera soumis à une correction sévère, comme n'ayant pas voulu réparer par un acte d'humilité la faute qu'il a commise par sa négligence. Les enfants, lorsqu'ils tomberont dans ces sortes de fautes, seront frappés de verges.
CHAPITRE XLVI : De ceux qui manquent en quelque autre chose
Lorsque quelqu'un, dans un travail quelconque, à la cuisine, au cellier, dans un atelier, à la boulangerie, au jardin, dans l'exercice d'un travail, et en quelque lieu que ce soit, vient à faillir, à briser ou à perdre quelque chose, ou à commettre une faute quelconque, n'importe en quel endroit, s'il ne vient pas aussitôt de lui-même en faire satisfaction et déclarer son délit en présence de l'abbé et de toute la communauté, et qu'on vienne à le connaître par un autre, il sera soumis à une correction plus sévère. Mais s'il s'agit d'un péché demeuré secret parce qu'il s'est passé dans l'âme, il le découvrira seulement à l'abbé ou à des anciens instruits des choses spirituelles, qui savent guérir leurs propres blessures et celles d'autrui, sans les découvrir ni les divulguer.
CHAPITRE XLVII : De la charge d'annoncer l'heure de l'Oeuvre de Dieu
La charge d'annoncer l'heure de l'Oeuvre de Dieu, tant de jour que de nuit, appartiendra à l'abbé qui l'exercera par lui-même, ou la confiera à un frère tellement soigneux, que tout se fasse aux heures réglées. Ceux-là seulement qui en auront reçu l'ordre imposeront, à leur rang après l'abbé, les psaumes et les antiennes. Mais que nul ne s'ingère de chanter ou de lire, s'il ne peut s'acquitter de cette fonction de manière à édifier ceux qui l'écoutent. Que cette fonction soit donc toujours remplie avec humilité, gravité et crainte religieuse, et d'après l'ordre de l'abbé.
CHAPITRE XLVIII : Du travail manuel de chaque jour
L'oisiveté est ennemie de l'âme. Les frères doivent donc à certains moments s'occuper au travail des mains, et à d'autres heures fixes s'appliquer à la lecture des choses de Dieu. C'est pourquoi nous croyons devoir régler comme il suit ce double partage de la journée. De Pâques aux calendes d'octobre, les frères sortant dès le matin travailleront à ce qui sera nécessaire depuis la première heure jusque vers la quatrième. A partir de la quatrième heure jusque vers la sixième, ils vaqueront à la lecture. Après la sixième heure, s'étant levés de table, ils se reposeront sur leurs lits dans un silence complet. Si quelqu'un veut lire,qu'il lise pour lui seul, de manière à ne pas incommoder les autres. None sera un peu avancée au milieu de la huitième heure; puis ils retourneront au travail assigné jusqu'à Vêpres. Si la nécessité du lieu ou la pauvreté exigent que les frères s'emploient eux-mêmes à faire les moissons, qu'ils ne s'en affligent pas; car ils sont alors véritablement moines, s'ils vivent du travail de leurs mains comme nos pères et les Apôtres. Que tout se fasse cependant avec mesure, à cause des faibles.
Des calendes d'octobre au début du Carême, ils vaqueront à la lecture jusqu'à la fin de la deuxième heure. La deuxième heure étant passée, on dira Tierce; après quoi ils s'occuperont tous au travail qui leur a été enjoint. Au premier son de None, chacun quittera son ouvrage, et ils se tiendront prêts pour le moment où l'on sonnera le second coup. Après le repas, ils vaqueront à leurs lectures ou à l'étude des psaumes.
Durant le Carême, ils feront leurs lectures depuis le matin jusqu'à la troisième heure pleine, et ils s'occuperont ensuite au travail qui leur aura été enjoint, jusqu'à la fin de la dixième heure. En ces jours de Carême, chacun recevra un livre de la bibliothèque, qu'il devra lire en entier et par ordre. Ces livres seront distribués au commencement du Carême. Qu'on ait soin avant tout de désigner un ou deux anciens, qui seront chargés d'aller par le monastère aux heures où les frères vaquent à la lecture, et de voir s'il ne se rencontre point par hasard quelque frère nonchalant qui, au lieu de s'appliquer à la lecture, se livrerait à l'oisiveté ou à des entretiens frivoles, et qui, non seulement se nuit à lui-même, mais encore dissipe les autres. Que si, à Dieu ne plaise ! un frère est surpris en pareille faute, on le reprendra une et deux fois. S'il ne s'amende pas, qu'on le soumette à la correction régulière, de manière à intimider les autres. Un frère ne se joindra pas à un autre frère aux heures indues. Le dimanche également, tous vaqueront à la lecture, hors ceux qui sont employés aux divers offices. Si quelqu'un était si négligent qu'il ne voulût ou ne pût pas lire ou méditer, on lui assignera un ouvrage qu'il puisse faire, afin qu'il ne soit pas oisif. Quand aux frères infirmes ou délicats, on leur donnera une occupation ou un métier qui soit de nature à leur faire éviter l'oisiveté, sans les accabler sous l'excès du travail, afin qu'ils ne se découragent pas. Leur faiblesse devra être prise en considération par l'abbé.
CHAPITRE XLIX : De l'observance du Carême
Bien que la vie d'un moine doive en tout temps être conforme à l'observance du Carême, néanmoins, comme cette perfection ne se rencontre que dans un petit nombre, nous exhortons les frères à garder leur vie en toute pureté durant les jours du Carême, et à réparer en ces saints jours toutes les négligences des autres temps. C'est ce que nous ferons dignement, en nous abstenant de toute sorte de vices, en nous appliquant à la prière accompagnée de larmes, à la lecture, à la componction du coeur et à l'abstinence. Donc, en ces jours, ajoutons quelque chose à la tâche ordinaire de notre service : des prières particulières, quelque retranchement dans le manger et dans le boire, en sorte que chacun, de son propre mouvement, offre à Dieu, dans la joie du Saint-Esprit, quelque chose au-dessus de la mesure qui lui est prescrite, c'est-à-dire qu'il retranche à son corps sur le manger, le boire, le sommeil, la liberté de parler et de rire, et qu'il attende la sainte Pâques avec l'allégresse d'un désir tout spirituel. Néanmoins chacun devra déclarer à son abbé ce qu'il veut offrir, afin que tout se fasse avec son agrément et le secours de ses prières : car tout ce qui se fait sans la permission du père spirituel sera réputé présomption et vaine gloire, et n'aura pas de récompenses. Que tout se fasse donc avec l'assentiment de l'abbé.
CHAPITRE L : Des frères qui travaillent loin de l'oratoire ou qui sont en voyage
Les frères qui sont occupés au travail à une distance considérable et ne peuvent se rendre à l'oratoire pour l'heure assignée, l'abbé ayant reconnu qu'il en est ainsi, accompliront l'Oeuvre de Dieu au lieu même de leur travail, pleins d'une frayeur divine et fléchissant les genoux. Pareillement ceux qui sont en voyage ne laisseront point passer les Heures prescrites, mais ils les accompliront en leur particulier comme ils pourront, et ne négligeront point de s'acquitter de cette tâche de leur service.
CHAPITRE LI : Des frères qui vont en des lieux peu éloignés
Les frères qui sortent pour une commission quelconque, s'ils espèrent rentrer le jour même au monastère, ne se permettront pas de manger dehors, lors même qu'ils en seraient priés par qui que ce soit, à moins peut-être que l'abbé le leur ait ordonné. S'ils font autrement, qu'ils soient excommuniés.
CHAPITRE LII : De l'oratoire du monastère
L'oratoire sera ce qu'indique son nom. On n'y fera et on n'y disposera rien d'étranger à sa destination. L'Oeuvre de Dieu étant terminée, tous les frères sortiront dans un profond silence, et on observera la révérence envers Dieu; en sorte que si quelqu'un veut rester pour prier en son particulier, il n'en soit pas empêché par l'importunité d'un autre. De même, si un autre désire prier avec plus de recueillement, qu'il entre simplement et qu'il prie, non pas avec des éclats de voix, mais avec larmes et application du coeur. Celui donc qui n'agit pas en cette manière, on ne lui permettra pas de demeurer dans l'oratoire après l'Oeuvre de Dieu, comme il a été dit, de peur qu'un autre ne souffre de son importunité.
CHAPITRE LIII : De la réception des hôtes
On recevra comme le Christ lui-même tous les hôtes qui surviendront, car lui-même doit dire un jour :"J'ai demandé l'hospitalité et vous m'avez reçu." On rendra à chacun l'honneur qui lui est dû, principalement aux frères dans la foi et aux pélerins. Aussitôt qu'on aura annoncé l'arrivée d'un hôte, le supérieur et les frères iront à sa rencontre en tout empressement de charité. On priera d'abord en commun, et ensuite on se donnera mutuellement la paix. Or, ce baiser de paix ne doit se donner qu'après la prière, de peur des illusions du diable. Dans la manière de saluer les hôtes, on procédera en toute humilité. Devant tous ceux qui arriveront ou partiront, on inclinera la tête, ou même on se prosternera par terre de tout le corps, adorant en eux le Christ qu'on reçoit en leur personne. Les hôtes ayant été ainsi accueillis, on les conduira à la prière; après quoi le supérieur, ou celui à qui il en aura donné l'ordre, s'assiéra près d'eux. On lira ensuite devant eux la loi divine pour leur édification; après quoi on leur rendra tous les devoirs de l'hospitalité. Le supérieur rompra le jeûne à l'arrivée d'un hôte, à moins que ce ne soit un des jeûnes principaux que l'on ne saurait violer. Quant aux frères, ils n'interrompront point l'observance des jeûnes. L'abbé versera l'eau sur les mains des hôtes; quant au lavement des pieds de tous les hôtes, il l'accomplira avec toute la communauté. Après qu'ils les auront lavés, ils diront ce verset : Suscepimus, Deus, misericordiam tuam in medio templi tui. On recevra avec une sollicitude et un soin particulier les pauvres et les voyageurs étrangers, parce que c'est principalement en leur personne qu'on reçoit le Christ; car pour les riches, la crainte qu'ils inspirent portent assez à les honorer. La cuisine de l'abbé et des hôtes sera à part, afin que les frères ne soient point troublés par l'arrivée des hôtes qui surviennent à des heures incertaines, et ne manquent jamais au monastère. Chaque année deux frères capables de bien remplir leur office entreront au service de cette cuisine. On leur donnera des aides selon qu'ils en auront besoin afin qu'ils fassent leur service sans murmure. Et quand ils n'auront pas assez d'occupation, ils sortiront pour le travail qu'on leur commandera. Et non seulement dans cet office, mais dans tous les autres du monastère, on observera cette disposition. Ainsi, quand les frères auront besoin d'aides, on leur en procurera; et lorsqu'ils manquent d'occupation, qu'ils obéissent en faisant ce qui leur sera commandé. Quant au logement des hôtes, on en confiera la charge à un frère dont l'âme soit remplie de la crainte de Dieu. On y aura des lits garnis en nombre suffisant, et on fera en sorte que la maison de Dieu soit administrée sagement par des gens sages. On n'abordera point les hôtes, ni on ne leur parlera sans ordre; mais si on les rencontre ou si on les aperçoit, on les saluera humblement, comme il a été dit, et après avoir demandé la bénédiction, le frère passera outre, leur ayant dit qu'il ne lui est pas permis de s'entretenir avec les hôtes.
CHAPITRE LIV : Si un moine peut accepter des lettres ou des eulogies
Il n'est permis en aucune façon à un moine, sans l'ordre de l'abbé, de recevoir ni de ses parents, ni de qui que ce soit, pas même de ses confrères, ni des lettres, ni des eulogies, ni aucun petit cadeau, pas plus que d'en donner à personne. Que si même ses parents lui adressent quelque chose, il ne se permettra pas de le recevoir, avant que son abbé en ait été informé. Il dépendra de l'abbé, s'il juge à propos qu'on reçoive l'objet, de désigner celui à qui on doit le donner; et le frère à qui il était destiné ne s'en contristera point, de peur de donner prise au diable. Celui qui oserait en agir autrement sera soumis à la discipline régulière.
CHAPITRE LV : Des vêtements et des chaussures des frères
Pour les vêtements que l'on donnera aux frères, on aura égard à la qualité et à la température des lieux qu'ils habitent; car dans les régions froides, il faut davantage, et moins dans les pays chauds : l'abbé doit donc prendre ceci en considération. Nous croyons toutefois que dans les climats tempérés, une coule et une tunique suffisent pour chaque moine, _avec un scapulaire pour le travail. La coule sera d'étoffe velue pour l'hiver, et pour l'été mince ou usée. On donnera aussi pour les pieds des bas et des souliers. Les moines ne doivent pas se mettre en peine ni de la couleur ni de la grossièreté de ces divers objets; mais ils les accepteront tels qu'on les trouve dans le pays qu'ils habitent, et d'aussi bas prix qu'on pourra se les procurer. Quant à la mesure des habits, l'abbé veillera à ce qu'ils ne soient pas trop courts, mais proportionnés à la taille de ceux qui doivent s'en servir. Quant on en recevra de neufs, on rendra toujours en même temps les vieux qui seront déposés au vestiaire pour les pauvres; car il suffit à un moine d'avoir deux tuniques et deux coules, pour en changer la nuit et pour les faire laver. Tout ce qui serait au-delà est superflu et doit être retranché. Les frères rendront également les vieilles chaussures et tout ce qui est usé, lorsqu'on leur donnera du neuf. On donnera du vestiaire des fémoraux à ceux qui doivent aller en voyage; ils les y remettront à leur retour, après les avoir lavés. Les coules et les tuniques, pour ceux qui sortent, seront un peu meilleures que celles qu'ils ont d'ordinaire. Quand ils partiront en route, ils les recevront aussi du vestiaire et les y rapporteront au retour. Pour la garniture des lits, il suffira d'une natte, d'un gros drap, d'une couverture et d'un chevet. L'abbé fera souvent la visite de ces lits, pour s'assurer qu'ils ne recèlent point quelque objet qu'on se serait approprié. Et si l'on découvrait dans la couche d'un frère quelque chose qu'il n'eût pas reçu de l'abbé, il sera soumis à une très grave correction. Et afin que ce vice de la propriété soit coupé jusqu'à la racine, l'abbé donnera à chacun tout ce qui lui est nécessaire, savoir : une coule, une tunique, des souliers, des bas, une ceinture, un couteau, un poinçon, une aiguille, un mouchoir, des tablettes, afin d'enlever toute excuse tirée de la nécessité. Cependant l'abbé doit toujours se souvenir de cette sentence des Actes des Apôtres : "On donnait à chacun selon ses besoins." Que l'abbé ait donc égard aux besoins qui sont réels, et qu'il ne tienne pas compte de la mauvaise disposition de ceux qui seraient envieux. Qu'en toutes ses décisions, néanmoins, il songe au jugement que Dieu en portera.
CHAPITRE LVI : De la table de l'abbé
La table de l'abbé sera toujours avec les hôtes et les pèlerins. Cependant lorsque les hôtes sont en moindre nombre, il pourra appeler ceux des frères qu'il voudra. Il aura soin néanmoins de laisser avec les frères un ou deux des anciens, pour le maintien de la discipline.
CHAPITRE LVII : Des artisans du monastère
S'il y a dans le monastère des frères capables d'exercer un art, ils s'y emploieront en toute humilité et révérence, si toutefois l'abbé le leur a commandé. Que si quelqu'un d'eux tire vanité de ce qu'il sait faire, parce qu'il semble procurer quelque avantage au monastère, on le retirera de ce travail qu'il exerce, et il ne s'en mêlera plus désormais, à moins qu'il ne s'humilie et que l'abbé ne lui commande de nouveau de s'y employer. Si l'on doit vendre quelque ouvrage fait par les artisans, ceux par les mains desquels ces objets doivent passer se garderont bien d'y commettre quelque fraude. Qu'ils se souviennent d'Ananie et de Saphire, de peur que la mort que ceux-ci subirent dans leur corps, ils ne l'éprouvent dans l'âme, eux et tous ceux qui commettraient de la fraude au sujet des choses du monastère. Que jamais le mal de l'avarice ne se glisse dans les prix de vente; mais au contraire que l'on vende toujours un peu moins cher que les séculiers, "afin qu'en toutes choses Dieu soit glorifié."
CHAPITRE LVIII : De la manière de recevoir les frères
Lorsque quelqu'un se présente pour sa conversion, on ne doit pas facilement lui accorder l'entrée : mais on suivra cet avis de l'Apôtre : "Eprouvez les esprits, afin de savoir s'ils sont de Dieu." Lors donc que le nouveau venu persévère à frapper à la porte, si l'on reconnaît qu'il est patient à supporter les injures qu'on lui fait et la difficulté de l'entrée, et s'il persiste dans sa demande depuis quatre ou cinq jours, on consentira à l'introduire. Sa demeure sera pendant quelques jours dans le logis des hôtes : après quoi on l'établira dans la maison des novices, ou il méditera, prendra ses repas et dormira.
On désignera pour avoir soin de lui un ancien qui soit apte à gagner les âmes, qui le surveille en tout et s'enquière avec sollicitude s'il cherche Dieu véritablement, s'il est empressé à l'Oeuvre de Dieu, à l'obéissance et aux humiliations. Qu'on lui manifeste toutes les choses dures et âpres par lesquelles on va à Dieu. S'il promet de persévérer dans une résolution stable, après deux mois passés, on lui lira cette Règle par ordre, et on lui dira : "Voici la loi sous laquelle tu veux militer : si tu peux l'observer, entre; sinon, tu es libre de te retirer." S'il reste encore, on le reconduira au susdit logis des novices, et l'on continuera d'éprouver sa patience en toutes choses. Après un laps de six mois, on lui lira encore la Règle, afin qu'il sache bien en quel but il est entré. Si, après cela, il reste encore, on lui lira de nouveau cette même Règle après quatre autres mois.
Et si, après avoir délibéré avec lui-même, il promet de la garder dans tous ses points et d'observer tout ce qui lui sera commandé, on l'agrégera alors à la communauté, étant averti qu'en vertu de la loi portée par la Règle, il ne lui sera plus permis de quitter le monastère à partir de ce jour, ni de secouer le joug de cette Règle, qu'après une si longue délibération il était à même de refuser ou d'accepter. Or celui qui doit être reçu promettra devant tous, dans l'oratoire, sa stabilité, la conversion de ses moeurs et l'obéissance, en présence de Dieu et des saints; afin que si, un jour, il faisait autrement, il sache qu'il sera condamné par celui dont il se serait joué. Il fera de cette promesse une cédule au nom des saints dont les reliques sont en ce lieu et de l'abbé présent. Il écrira cette cédule de sa propre main; ou s'il ne connaît pas les lettres, un autre prié par lui l'écrira. Le novice la signera; puis il la placera de sa propre main sur l'autel. Lorsqu'il l'y aura déposée, le novice lui-même commencera aussitôt ce verset : Suscipe me, Domine, secundum eloquium tuum, et vivam; et non confundas me ab exspectatione mea. Toute la communauté répétera jusqu'à trois fois ce verset après lui, et on y ajoutera Gloria Patri. Le frère novice se prosternera ensuite aux pieds de chacun des frères, leur demandant de prier pour lui; et, à dater de ce jour, il sera réputé faire partie de la communauté.
S'il possède quelques biens, il devra préalablement ou les distribuer aux pauvres, ou en faire donation solennelle au monastère, ne se réservant rien du tout; car il doit savoir que, à partir de ce jour, il n'aura même pas la disposition de son propre corps.
On le dépouillera donc immédiatement, dans l'oratoire, de ses vêtements personnels, et on le revêtira d'habits appartenant au monastère. Cependant les vêtements dont il a été dépouillé seront déposés au vestiaire pour y être conservés, afin que, si un jour, par l'instigation du diable, il se décidait à sortir du monastère (ce qu'à Dieu ne plaise), on puisse alors lui ôter les vêtements du monastère et le chasser ensuite. On ne lui rendra pas néanmoins sa cédule que l'abbé a retirée de dessus l'autel, mais on la gardera dans le monastère
CHAPITRE LIX : De l'oblation des fils de nobles ou de pauvres
Lorsque quelqu'un des nobles veut offrir son fils à Dieu dans le monastère, si l'enfant est en bas âge, ses parents feront eux-mêmes la pétition dont nous avons parlé ci-dessus. Ils envelopperont cette cédule et la main de l'enfant, avec l'oblation, dans la nappe de l'autel, et ils l'offriront ainsi. Quant à leurs biens, ou ils s'engageront, sous serment, par la cédule qu'ils présentent, à n'en jamais rien donner à l'enfant, et à ne lui fournir aucun moyen d'y avoir part, soit par eux-même, soit par une personne interposée, soit enfin de toute autre manière : ou bien, s'ils ne veulent pas faire cela, et qu'ils aient cependant l'intention d'offrir quelque chose en aumône au monastère pour leur récompense, ils feront donation à la communauté des choses qu'ils ont résolu de lui donner, s'en réservant même l'usufruit s'il leur plaît. Par ce moyen, on fermera toute avenue, en sorte qu'il ne restera plus à l'enfant aucun espoir, qui ne servirait (ce dont Dieu le préserve) qu'à le tromper et à le perdre, ainsi que nous l'avons appris par expérience. Ceux qui sont moins riche se conduiront de la même manière. Quant à ceux qui n'ont rien du tout, ils feront simplement leur pétition, et ils offriront leur fils avec l'oblation, en présence de témoins.
CHAPITRE LX : Des prêtres qui désireraient se fixer dans le monastère
Si quelqu'un de l'ordre sacerdotal demande à être reçu dans le monastère, on ne se pressera point de consentir à son désir; mais s'il persiste avec insistance dans sa demande, il faut qu'il sache qu'on l'obligera à garder toute la discipline de la Règle et qu'on en relâchera rien en sa faveur, afin qu'on puisse lui dire, comme il est écrit : "Mon ami, à quel dessein êtes-vous venu?" On lui accordera néanmoins de prendre place après l'abbé, de donner les bénédictions et de célébrer la messe, si toutefois l'abbé le lui ordonne; sinon il ne s'intégrera en quoi que ce soit, sachant qu'il est soumis à la discipline de la Règle; il doit plus qu'un autre donner à tous l'exemple de l'humilité. S'il vient à être question dans le monastère de rang à garder, ou dans toute autre circonstance, il considérera comme étant sienne la place qui correspond à son entrée dans le monastère, et non celle qu'on lui a concédée par respect pour son sacerdoce. Si quelqu'un des clercs, poussé par le même désir, demande à etre reçu dans le monastère, on le placera dans un rang moyen. Quant à lui, il devra pareillement promettre l'observance de la Règle et sa propre stabilité.
CHAPITRE LXI : Comment recevoir les moines étrangers
Lorsqu'un moine étranger, venu de contrées lointaines, se présente au monastère, s'il veut y être reçu en qualité d'hôte, -et qu'il se contente du genre de vie qu'il trouve dans ce lieu, on le recevra autant de temps qu'il le désire, pourvu qu'il ne trouble point le monastère par ses exigences; mais qu'il se contente avec simplicité de ce qu'il y rencontre. Si ce moine trouvait à reprendre ou à signaler quelque chose avec raison et dans l'humilité de la charité, l'abbé examinera la chose dans sa prudence, considérant que c'est peut-être pour cela même que le Seigneur a dirigé ses pas vers ce lieu. Si, par la suite, il veut fixer sa stabilité, on ne mettra pas d'opposition à son dessein, d'autant qu'on a pu juger de sa manière de vivre durant son séjour en qualité d'hôte. Mais si, pendant son séjour à l'hôtellerie, on s'est aperçu qu'il est exigent ou vicieux, non seulement on ne doit pas l'agréger au corps du monastère, mais on lui dira honnêtement de se retirer, de peur que sa misère ne soit préjudiciable aux autres. Que si sa conduite n'est pas telle qu'il mérite d'être congédié, non seulement, s'il le demande, il faut le recevoir et l'unir à la communauté, mais il faut lui conseiller de s'y fixer, afin que les autres soient instruits par son exemple, et parce qu'en tout lieu on sert le même Seigneur et on milite sous le même Roi. Si même l'abbé l'en juge digne, il pourra l'établir dans un rang un peu plus élevé. Et ce que nous disons des moines doit s'entendre aussi des prêtres et des clercs dont on a parlé ci-dessus; l'abbé peut les établir dans un rang supérieur à celui de leur entrée, s'il reconnaît que leur vie en est digne. Mais que l'abbé se garde de recevoir pour demeurer un moine d'un monastère connu, sans le consentement de son abbé, ou sans lettres de recommandation; car il est écrit : "Ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu'on te fasse à toi-même."
CHAPITRE LXII : Des prêtres du monastère
Si l'abbé désire faire ordonner un prêtre ou un diacre pour son monastère, il choisira parmi ses moines quelqu'un qui soit digne du sacerdoce. Quant à celui qui aura été ordonné, il devra se mettre en garde contre l'élèvement de l'orgueil. Il ne s'intégrera donc en quoi que ce soit, s'il n'en a reçu l'ordre de l'abbé, et il se considérera comme devant être désormais beaucoup plus assujetti à la discipline de la Règle. Il ne prendra donc point occasion de son sacerdoce pour mettre en oubli l'obéissance et l'observance prescrites dans la Règle; mais il progressera de plus en plus dans le Seigneur. -Excepté dans les fonctions de l'autel, il considérera toujours comme son rang celui de son entrée au monastère, lors même que le choix de la communauté et la volonté de l'abbé l'aurait élevé plus haut, à cause du mérite de sa vie. Qu'il sache toutefois qu'il est tenu d'observer les dispositions faites par les doyens ou autres officiers. S'il refusait de s'y soumettre, qu'il soit considéré, non comme prêtre, mais comme rebelle. Et après avoir été souvent admonesté, s'il ne se corrige pas, on fera intervenir l'évêque. Si encore il ne s'amende pas par ce moyen, ses fautes devenant publiques, on l'expulsera du monastère, au cas où son obstination serait telle qu'il refusât d'obéir ou de se soumettre à la Règle.
CHAPITRE LXIII : Du rang que l'on doit garder dans la communauté
Les frères garderont leur rang dans le monastère, selon l'ordre qu'établit entre eux l'époque de leur conversion ou le mérite de leur vie, et selon que l'abbé l'aura réglé. L'abbé, néanmoins, ne doit pas jeter le trouble dans le troupeau qui lui est confié, ni faire des dispositions injustes, comme s'il exerçait un pouvoir arbitraire; mais qu'il songe sans cesse au compte qu'il devra rendre à Dieu de tous ses jugements et de tous ses actes. Ainsi donc, selon le rang qu'il aura fixé ou celui que les frères occuperont d'après leur entrée, ils iront à la paix et à la communion, imposeront les psaumes et seront placés au choeur. Et en aucun lieu que ce soit, lorsqu'il s'agira du rang, on ne tiendra compte de l'âge, pas plus qu'il ne portera préjudice, puisque Samuel et Daniel encore enfants ont jugés des anciens. Donc à l'exception de ceux que, comme nous l'avons dit, l'abbé aura placés plus haut pour des motifs supérieurs, ou qu'il aura dégradés pour des raisons fondées, tous les autres seront placés selon le temps de leur conversion : en sorte que, par exemple, celui qui sera venu au monastère à la seconde heure du jour, quels que soient son âge ou sa dignité, devra savoir que sa place est au-dessous de celui qui est arrivé à la première heure. Quant aux enfants, ils devront être maintenus dans la discipline en toutes choses et par tous.
Les plus jeunes honoreront donc leurs anciens, et les anciens auront de l'affection pour les jeunes. Lorsqu'ils se nommeront les uns les autres, il ne sera permis à personne d'appeler quelqu'un purement par son nom; mais les anciens donneront aux jeunes le nom de "frères", et les jeunes à leurs anciens celui de "nonni", terme qui exprime le respect dû à un père. L'abbé étant regardé comme tenant la place de Jésus-Christ, on l'appellera dom et abbé, non qu'il en fasse une prétention, mais par honneur et par amour pour le Christ. Qu'il y réfléchisse donc, et qu'il se montre digne d'un tel honneur. En quelque lieu que les frères se rencontrent, le jeune demandera la bénédiction à l'ancien. Si un ancien vient à passer, le plus jeune se lèvera et lui donnera place pour s'asseoir, et il ne se permettra pas de se rasseoir que son ancien ne lui en fasse signe, afin d'accomplir ce qui est écrit : "Prévenez-vous d'honneur les uns les autres." Les enfants, soit les plus petits, soit les adolescents, garderont leur rang sans confusion à l'oratoire et aux tables. Mais hors de là et en quelque lieu que ce soit, ils seront sous la garde et la surveillance des frères, jusqu'à ce qu'ils aient atteint l'âge raisonnable.
CHAPITRE LXIV : De l'établissement de l'abbé
Dans l'élection de l'abbé, on tiendra pour règle constante que celui-là doit être établi qui aura été élu d'un commun accord, selon la crainte de Dieu, par la communauté, ou seulement une partie de la communauté, quoique la moins nombreuse, dirigée par un jugement plus sain. On fera le choix pour cet office d'après le mérite de la vie selon la doctrine et la sagesse de la personne, lors même que celui qu'on préférerait tiendrait le dernier rang dans la communauté. Si, par malheur, il arrivait que la communauté toute entière élût à l'unanimité une personne complice de ses dérèglements, lorsque ces désordres parviendront à la connaissance de l'évêque au diocèse duquel appartient ce lieu, ou des abbés et des chrétiens du voisinage, qu'ils empêchent le complot des méchants de prévaloir, et qu'ils pourvoient eux-mêmes la maison de Dieu d'un dispensateur fidèle, assurés qu'ils en recevront une bonne récompense, s'ils le font pour un motif pur et par le zèle de Dieu, de même qu'ils commettraient un péché s'ils s'y montraient négligents. L'abbé, une fois établi, devra penser sans cesse au fardeau qu'il a reçu, et quel est celui auquel il aura à rendre compte de son administration. Qu'il sache aussi qu'il lui faut bien plutôt songer à être utile qu'à être le maître. Il doit donc être docte dans la loi divine, sachant où puiser les choses anciennes et nouvelles. Qu'il soit chaste, sobre, indulgent, faisant toujours prévaloir la miséricorde sur la justice, afin qu'il obtienne pour lui-même un traitement pareil. Qu'il haïsse les vices, mais qu'il aime les frères. Dans les corrections mêmes, qu'il agisse avec prudence et sans excès, de crainte qu'en voulant trop racler la rouille, il ne brise le vase. Qu'il ait toujours devant les yeux sa propre fragilité, et qu'il se souvienne de ne pas broyer le roseau déjà éclaté. Et par là, nous n'entendons pas dire qu'il doive laisser les vices se fortifier; au contraire, il doit travailler à les détruire, mais avec prudence et charité, et selon qu'il le jugera expédient à l'égard de chacun, ainsi que nous l'avons déjà dit; qu'il s'étudie plus à être aimé qu'à être craint. Qu'il ne soit ni turbulent, ni inquiet; qu'il ne soit ni excessif, ni opiniâtre; qu'il ne soit ni jaloux, ni trop soupçonneux; autrement, il n'aura jamais de repos. Qu'il soit prévoyant et circonspect dans ses commandements,soit dans le service de Dieu,soit dans les choses de ce monde. En imposant les travaux, qu'il use de discernement et de modération, se rappelant la discrétion du saint patriarche Jacob, qui disait : "Si je fatigue mes troupeaux en les faisant trop marcher, ils périront tous en un jour." Faisant donc son profit de cet exemple et autres semblables sur la discrétion, qui est la mère des vertus, qu'il tempère tellement toutes choses que les forts désirent faire davantage, et que les faibles ne se découragent pas. Et principalement, qu'il conserve en tous ses points la présente Règle, afin que, après avoir bien administré, il entende de la bouche même du Seigneur ces paroles qu'il a dites au sujet du bon serviteur qui a distribué en temps opportun la nourriture à ses compagnons de service : "En vérité, je vous le dit, il l'établira sur tous ses biens."
CHAPITRE LXV : Du prieur du monastère
IL arrive souvent que l'établissement du prieur donne occasion à de graves scandales dans les monastères. C'est lorsqu'il s'en trouve qui, enflés d'un méchant esprit de superbe, s'imaginant être de seconds abbés et s'attribuant un empire tyrannique, entretiennent des scandales et suscitent des dissensions dans la communauté, principalement en ces lieux où le prieur est établi par le même évêque ou par les mêmes abbés qui ont institué l'abbé. Il est aisé de comprendre combien cela est absurde; car dès le principe de son établissement, on lui fournit l'occasion de se laisser aller à l'orgueil, lui donnant sujet de penser qu'il est affranchi du pouvoir de son abbé, puisqu'il a été établi par ceux-là mêmes qui ont établi l'abbé. De là surgissent des jalousies, des rixes, des détractions, des rivalités, des dissensions, des désordres. Or, pendant que l'abbé et le prieur sont ainsi divisés de sentiment, il est impossible que leurs âmes ne se trouvent pas en péril au milieu de ces divisions. Ceux aussi qui sont sous leur conduite, en prenant partie pour l'un ou pour l'autre, sont exposés à se perdre, et ceux-là sont responsables au premier chef d'un tel péril qui se sont faits les auteurs d'une situation si désordonnée.
C'est pourquoi nous pensons que, pour le maintien de la paix et de la charité, il importe que l'abbé ait entre les mains la pleine administration de son monastère. Et s'il se peut faire, ainsi que nous l'avons établi ci-dessus, que tout le service du monastère soit assuré par des doyens, selon les ordres de l'abbé; la charge étant partagée entre plusieurs, un seul n'aura pas l'occasion de s'enorgueillir. Que si, cependant, le lieu le requiert ou si la communauté le demande pour un juste motif et avec humilité, et que l'abbé juge qu'il soit expédient, il pourra choisir celui qu'il voudra et l'établir lui-même son prieur, avec le conseil des frères craignant Dieu. Le prieur exécutera donc avec révérence tout ce qui lui aura été enjoint par son abbé, et ne fera rien qui sera contraire à sa volonté ou à ses règlements; car plus il est élevé au-dessus des autres, plus il doit soigneusement observer les préceptes de l'abbé. Que si ce prieur venait à être reconnu vicieux, séduit par l'enflure de la superbe, ou convaincu de mépris pour la sainte Règle, on l'admonestera jusqu'à quatre fois. S'il ne s'amende pas, on lui fera subir la correction de la discipline régulière. Si par ces moyens il ne se corrigeait pas, on l'ôtera de son rang de prieur, et on substituera en sa place quelque autre qui en soit digne. Que si, dans la suite, il ne se montrait pas tranquille et obéissant dans la communauté, on l'expulserait même du monastère. Mais que l'abbé aussi songe qu'il doit rendre compte à Dieu de tous ses jugements, de peur que le feu de la jalousie ou un zèle amer ne viennent à brûler son âme.
CHAPITRE LXVI : Du portier du monastère
On placera à la porte du monastère un sage vieillard qui sache recevoir et rendre une réponse, et d'une maturité qui le préserve de courir çà et là. Le portier doit avoir son logement près de la porte, afin que ceux qui arrivent le trouvent toujours présent pour leur rendre réponse. Et aussitôt que quelqu'un aura frappé ou qu'un pauvre aura fait entendre son appel, il répondra "Deo gratias", ou dira "Benedicite", et dans toute la mansuétude que donne la crainte de Dieu, il s'empressera de répondre avec une charité fervente. Si le portier a besoin d'aide, on lui donnera quelque frère plus jeune. Le monastère, s'il est possible, doit être établi de manière que l'on y trouve toutes les choses nécessaires, c'est à dire de l'eau, un moulin, un jardin, une boulangerie et les divers métiers qui s'exerceront à l'intérieur, en sorte que les moines n'aient aucune nécessité de courir au-dehors, ce qui n'est aucunement avantageux à leurs âmes. Nous voulons que cette Règle soit lue souvent en communauté, afin que nul des frères ne s'excuse sous prétexte d'ignorance.
CHAPITRE LXVII : Des frères que l'on envoie en voyage
Les frères qui recevront ordre d'aller en voyage, se recommanderont aux prières de tous les frères et de l'abbé; et à la dernière oraison de l'Oeuvre de Dieu, on fera commémoration de tous ceux qui sont absents. Etant de retour, et le jour même de leur arrivée, les frères se prosterneront à terre dans l'oratoire, à la fin de toutes les Heures canoniales de l'Oeuvre de Dieu, demandant ainsi que tous prient pour eux, à cause des fautes qu'ils auraient pu commettre durant le voyage, s'étant peut-être laissé surprendre en voyant ou en entendant quelque chose de mal, ou en tenant des discours oiseux. Qu'aucun n'ait la témérité de rapporter aux autres ce qu'il aurait vu ou entendu hors du monastère; car ceci pourrait nuire beaucoup. Celui donc qui oserait le faire sera soumis à la correction régulière; de même que celui qui se permettrait de sortir de l'enceinte du monastère, ou d'aller quelque part que ce soit, ou de faire une chose quelconque, même de peu d'importance, sans l'ordre de l'abbé.
CHAPITRE LXVIII : Si l'on enjoint à un frère des choses impossibles
S'il arrive qu'on enjoigne à un frère des choses difficiles ou même impossibles, il doit recevoir en toute mansuétude et obéissance le commandement qui lui est fait. Cependant, s'il voit que le poids du fardeau excède totalement la mesure de ses forces, il devra faire connaître avec patience et au moment opportun, à celui qui lui commande, les raisons de son impuissance, ne témoignant ni orgueil, ni résistance, ni contradiction. Que si, après avoir entendu ses représentations, le supérieur persiste dans sa pensée et maintient le commandement, l'inférieur saura que la chose lui est avantageuse, et il obéira par amour, se confiant dans le secours de Dieu.
CHAPITRE LXIX : Que personne dans le monastère n'ait la témérité d'en défendre un autre
Il faut soigneusement prendre garde dans le monastère qu'un moine, en quelque rencontre, ne se permette d'en défendre un autre et de lui servir comme de protecteur, quel que soit d'ailleurs le lien de parenté qui les unisse. Que les moines n'aient donc jamais cette témérité, en quelque manière que se puisse être; car il peut en résulter de très graves occasions de scandale. Si quelqu'un transgresse cette défense, on devra le châtier rudement.
CHAPITRE LXX : Que nul ne se permette de frapper ou d'excommunier à tout propos
Afin d'enlever au monastère tout sujet de présomption, nous statuons et établissons qu'il ne sera permis à personne d'excommunier, ni de frapper quelqu'un de ses frères, à moins qu'il n'en ait reçu pouvoir de l'abbé. Ceux qui commettent des fautes seront repris par tout le monde, afin que les autres en conçoivent de la crainte. Quant aux enfants, jusqu'à ce qu'ils aient atteint leur quinzième année, ils seront sous la correction, la surveillance et la garde de tous; ce qui s'exercera avec mesure et intelligence. Mais si quelqu'un se permettait de reprendre tant soit peu, sans l'ordre de l'abbé, ceux qui sont plus âgés, ou de châtier même les enfants sans discrétion, il sera soumis à la discipline régulière, car il est écrit : "Ce que tu ne veux pas qu'on te fasse, ne le fais pas à autrui."
CHAPITRE LXXI : Que les frères s'obéissent mutuellement
Ce n'est pas seulement à l'abbé que tous doivent rendre le bien de l'obéissance : il faut encore que les frères s'obéissent les uns aux autres, sachant que c'est par cette voie de l'obéissance qu'ils iront à Dieu. Mettant d'abord au-dessus de tout les ordres de l'abbé et des officiers qu'il a établis, auxquels ordres nous ne permettons pas de préférer ceux des particuliers, tous les jeunes obéiront pour le reste à leurs anciens, en toute charité et empressement. S'il se rencontre quelqu'un qui ait l'esprit de contention, qu'il soit châtié. Lorsqu'un frère est repris par l'abbé ou quelque ancien que ce soit, pour une cause même légère, en quelque manière que ce puisse être, s'il s'aperçoit que l'esprit de ce supérieur est irrité contre lui, ou ému si peu que ce soit, il se prosternera aussitôt par terre à ses pieds pour faire satisfaction et demeurera ainsi jusqu'à ce que la bénédiction qu'on lui donnera ait fait connaître que l'émotion est calmée. Si quelqu'un, par mépris, manque de faire ceci, il subira un châtiment corporel, et s'il demeure opiniâtre, on le chassera du monastère.
CHAPITRE LXXII : Du bon zèle que doivent avoir les moines
Comme il y a un zèle d'amertume qui est mauvais, qui sépare de Dieu et conduit à l'enfer, de même il y a un bon zèle qui éloigne des vices et conduit à Dieu et à la vie éternelle.Que les moines s'exercent donc à ce zèle avec un fervent amour, c'est à dire : Qu'ils se préviennent d'honneur les uns les autres. Qu'ils supportent avec une grande patience les infirmités d'autrui soit corporelles, soit spirituelles. Qu'ils s'obéissent à l'envi les uns aux autres. Que nul ne cherche ce qu'il juge devoir lui être avantageux, mais plutôt ce qui l'est aux autres. Qu'ils acquittent la dette de la charité fraternelle chastement. Par amour qu'ils craignent Dieu. Qu'ils aiment leur abbé d'une affection humble et sincère. Qu'ils ne préfèrent absolument rien à Jésus-Christ, lequel daigne nous conduire tous ensemble à la vie éternelle.
CHAPITRE LXXIII : Que la pratique de la justice n'est pas toute contenue dans cette Règle
Nous avons écrit cette Règle, afin qu'en l'observant dans les monastères, il paraisse que nous avons quelque honnêteté de moeurs, ou du moins un commencement de la vie que nous devons mener. Au reste, pour celui qui tend à une vie parfaite, il y a les enseignements des saints Pères, dont l'observation conduit l'homme au sommet de la perfection. Quelle est en effet la page, quelle est la parole d'autorité divine dans l'Ancien et le Nouveau Testament, qui ne soit une règle très sûre pour la vie humaine ? Ou encore, quel est le livre des saints Pères catholiques qui ne nous enseigne hautement le droit chemin pour parvenir à notre Créateur ? En outre, les Conférences des Pères, leurs Institutions et leurs Vies, comme aussi la Règle de notre Père saint Basile, que sont-elles autre chose, sinon l'exemplaire des moines qui vivent et obéissent convenablement, et la source des vertus ? Pour nous autres, lâches et mal vivants, remplis de négligence, nous en devons rougir de confusion. Qui que tu sois donc qui hâtes ta marche vers la patrie céleste, accomplis d'abord, avec l'aide du Christ, cette faible ébauche de règle que nous avons tracée; puis enfin tu arriveras, sous la protection de Dieu, à ces hauteurs sublimes de doctrine et de vertu que nous venons d'indiquer. Amen.
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